dimanche 30 mars 2008

Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle (4 et fin)

« Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle »… Chapitre 4 (fin) :

En fait, il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour voir ressurgir quelques figures mythologiques ou allégoriques sur les façades privées. La destruction des quartiers de la rive nord du Vieux-Port en 1943 et les bombardements alliés l’année suivante imposent, il est vrai, une politique immobilière de grande ampleur sous l’égide du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. Dans ce contexte, d’imposants immeubles d’habitations à bon marché s’élèvent sans négliger pour autant leur esthétique. Le 23 décembre 1949, Botinelly reçoit donc la commande des embrasures des portes d’un immeuble sis rue de la Loge, l’îlot VI du quartier portuaire. Pour l’occasion, il se fait animalier, figurant ici la vie des fonds méditerranéens et là la faune camarguaises. Au-delà de leur caractère pittoresque, ces deux décors en intaille laissent deviner la prochaine évolution stylistique de l’artiste, à savoir la taille directe.


Louis Botinelly, La Mer et La Camargue, bas-reliefs en intaille, 1951
Rue de la Loge, 2e arrondissement

Dans le même temps, il intervient sur l’îlot X voisin. À l’angle de la rue Tasso et de l’avenue Saint-Jean, cet immeuble ménage, de façon tout à fait incongrue, une plate-forme en porte-à-faux au-dessus du rez-de-chaussée. Sur cette terrasse, le statuaire appose un haut-relief qui tente d’échapper à son cadre architectural : l’œuvre est quasiment une ronde-bosse, tenant à la fois de la figure de proue et de la sculpture hiératique d’un fronton grec. La Méditerranée, les jambes étendues dans les flots, soutient à deux bras un bateau naviguant dans sa chevelure ondoyante tandis que son regard se porte au loin ; la légende inscrite en toute lettre – Et sur les flots d’azur Phocée jeta à nouveau ses nefs – renvoie au mythe fondateur de Marseille. Cette évocation des origines phocéennes fait judicieusement écho à la renaissance de la ville...

Louis Botinelly, Et sur les flots d’azur Phocée jeta à nouveau ses nefs, statue en pierre rose, 1951
Angle de la rue Tasso et de l’avenue Saint-Jean, 2e arrondissement

Mais elle annonce simultanément la disparition des décors ornementaux. Ceux-ci, en effet, marquaient habituellement des espaces fonctionnels tels que les dessus-de-porte, les soutènements de balcons, les frontons ; désormais, ils perdent leur raison d’être et ne sont plus que des œuvres d’art accrochées à un mur. La décoration de l’Immobilière des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse (aujourd’hui Cité des Associations) reflète parfaitement cette dérive : Botinelly y illustre, en 1959, les métiers du bâtiment dans douze tableautins de pierre carrés. Quasiment invisibles de l’extérieur, les reliefs s’alignent les uns après les autres sur l’intrados de l’entrée. Notons au passage que l’artiste cite plusieurs de ses œuvres antérieures dans le panneau des Sculpteurs : le buste de La France (Salon de 1950, n°1848) et La Camargue pour la rue de la Loge.

Louis Botinelly, Les Sculpteurs, bas-relief en pierre, 1959
Cité des Associations, 93 La Canebière, 1er arrondissement

En définitive, suivre Louis Botinelly sur les façades marseillaises revient à dresser un panorama de la sculpture monumentale à Marseille au XXe siècle, de la tradition des atlantes à la disparition programmée du décor, en passant par la modernité du béton ou de la taille directe.

samedi 29 mars 2008

Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle (3)

« Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle »… Chapitre 3 :

La Ville connaît, durant cette période, une nouvelle ère faste pour la sculpture monumentale. Alors que certains théoriciens de l’architecture contemporaine tendent à l’épure, à l’éradication du pittoresque ou de l’anecdote, les architectes marseillais renouent, eux, avec le bas-relief décoratif. Ainsi, en 1936, Botinelly donne-t-il Le Docker, motif au cadrage serré, quasi photographique et pendant du Conducteur de tracteur de Raymond Servian, pour la façade de la Bourse du Travail d’Eugène Sénès.

Louis Botinelly, Le Docker, bas-relief en pierre, 1936
Bourse du Travail, bd Charles Nédélec, 3e arrondissement

Cependant, le principal promoteur de ce parti pris reste Gaston Castel comme en témoigne l’Opéra (1924), l’annexe du Palais de Justice (1933) ou la prison des Baumettes (1938). Botinelly et Castel se côtoient dès les années 1920 : le sculpteur portraiture notamment les enfants de son ami en 1927. Par contre, ils collaborent ensemble, pour la première fois, en 1930, au Monument à la gloire de Louis Cappazza et Alphonse Fondère. Ces deux héros ont effectué, le 14 novembre 1886, la première traversée en ballon entre Marseille et la Corse. En 1929, un comité se constitue afin qu’un monument commémoratif soit érigé sur la place Saint-Michel, point de départ des aéronautes. Plutôt que d’envahir l’espace dévolu à un marché populaire, Castel imagine un relief architecturé au dos de l’abside de la chapelle du couvent des Sœurs de l’Espérance. Pour sa part, Botinelly représente les visages laurés des aérostiers, autrefois polychromes, sur un fond stylisé de ciel et de mer. À la fois grandiose et discret, cet ensemble est inauguré le 16 novembre 1930. Il s’agit-là des débuts d’une association longue de trente ans.

Louis Botinelly, Monument à la gloire de Louis Cappazza et Alphonse Fondère, bas-relief en pierre, 1930
Angle des rues Curiol et Sibié, 1er arrondissement
L’architecte, néanmoins, n’emploie guère le statuaire pour les façades de ses bâtiments, lui préférant Antoine Sartorio ; il le sollicite davantage pour un décor intérieur et indépendant comme La Loi et la Justice protégeant le Droit (1933) du salon d’honneur du Tribunal de Commerce ou pour des projets commémoratifs comme le Monument à la Paix (1937-1941)1.
Si les bâtiments publics redécouvrent la sculpture monumentale, l’architecture privée délaisse, elle, les grands décors figuratifs. Afin de ressusciter ce goût chez sa clientèle, Botinelly donne l’exemple. Lorsqu’en en 1933 naît sa fille Ève, il réaménage son intérieur : il se bâtit un atelier indépendant, jouxtant son habitation, qui achève la perspective de la rue Buffon. Cette siutation privilégiée encourage un traitement décoratif : le linteau dominant la verrière accueille en conséquence un long relief en béton moulé – Le Génie de la Sculpture grecque2 – qui lui sert d’enseigne commerciale. Sa démarche n’obtient pas les répercutions escomptées mais elle témoigne des recherches sculpturales contemporaines sur un matériau moderne peu onéreux que son ami Carlo Sarrabezoles exploite de manière magistrale à l’église Saint-Louis (1935).
[à suivre]
Louis Botinelly, Le Génie de la sculpture grecque, bas-relief en béton moulé, 1933
Rue Buffon, 4e arrondissement

1 Le Monument à la Paix commémore Alexandre 1er de Yougoslavie et Louis Barthou, victimes d’un attentat à Marseille le 9 octobre 1934. Les trois sculpteurs majeurs de la place (Botinelly, Sartorio et Élie-Jean Vézien) collaborent à cette œuvre, inaugurée en pleine guerre le 20 juin 1941.
2 Le Génie tient à bout de bras une réduction de la Victoire de Samothrace, principale référence artistique de Botinelly.

vendredi 28 mars 2008

Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle (2)

« Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle »… Chapitre 2 :

Louis Botinelly, Atlantes du Palais de Marseille et des Arts de la Provence, pierre, 1922
Parc Chanot, 8e arrondissement

Peu à peu, sa notoriété grandissante et des relations patiemment entretenues lui gagnent des commandes prestigieuses. Ainsi, dans le cadre de l’Exposition coloniale de 1922, Marius Dubois lui confie-t-il la décoration du Palais de Marseille et des Arts de la Provence. Contrairement aux autres constructions dont le destin est éphémère, ce pavillon est appelé à devenir par la suite le local du musée du Vieux-Marseille ; Botinelly y apporte donc un soin tout particulier. Il compose deux atlantes musculeux, génies de l’olivier et du pin auxquels un tronc sert de gaine, afin de soutenir le balcon d’honneur. L’œuvre, dans la lignées des cariatides de Pierre Puget à Toulon, revêt suffisamment d’importance aux yeux du sculpteur pour que l’un des modèles en plâtre le représente au Salon des artistes français de 1922 (n°3070).

Louis Botinelly, Les Colonies d’Asie, groupe en marbre, 1927
Escalier monumental de la gare Saint-Charles, 1er arrondissement

Marius Dubois recommande Louis Botinelly au sénateur maire de Marseille Siméon Flaissières, dont il fut le secrétaire particulier. De fait, les édiles lui font bientôt confiance pour collaborer à la réalisation d’un décor longtemps ajourné, celui de l’escalier monumental de la gare Saint-Charles. Le marché de gré à gré avec les sculpteurs est entériné le 26 février 1924. Botinelly reçoit donc la commande de deux groupes pour le pied de l’escalier, moyennant 80 000 francs : Les Colonies d’Asie et d’Afrique, évocation tardive de l’exposition de 1922. Le 18 juin 1925, les blocs de marbre sont installés sur le site : la taille des sculptures s’effectue sur place d’après les modèles exécutés dans l’atelier. Enfin, une fois les travaux de statuaire achevés, l’inauguration solennelle du monument a lieu en présence du président de la République Gaston Doumergue, le 24 avril 1927. Cette même année, l’artiste présente le buste en marbre de Siméon Flaissières au Salon (n°2996).
[à suivre]

jeudi 27 mars 2008

Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle (1)

Le numéro 220 de la revue Marseille a paru. En plus des notices sur les fontaines Estrangin et des Danaïdes, je donne un long article intitulé « Louis Botinelly, sculpteur incontournable dans la Marseille du XXe siècle ». Il devait paraître dans le numéro précédent sur l’architecture mais a été reporté à ce mois-ci. J’ai décidé de vous le livrer en plusieurs épisodes… Chapitre 1 :

Louis Botinelly, Dresseur d’oursons, groupe bronze, 1913
Présentation au Salon

Louis Botinelly entame une nouvelle vie lorsque débute l’entre-deux-guerres : il renonce d’abord à une carrière parisienne1 et se réinstalle à Marseille ; il divorce ensuite de Jeanne Gaillard et épouse dans la foulée Madeleine Nicolet2, rencontrée à Avignon pendant la guerre. Très rapidement, il entend devenir un acteur incontournable de la scène artistique phocéenne. Aussi, dès décembre 1918, expose-t-il le Dresseur d’oursons – sa pièce maîtresse3 – dans une vitrine de la rue Saint-Ferréol au milieu d’œuvres de circonstance comme Le Chant de la Victoire ou les bustes du Maréchal Foch et de Georges Clemenceau. De même, il n’hésite pas à offrir plusieurs terres cuites et dessins au maire Eugène Pierre pour une tombola organisée par la Croix-Rouge au profit des poilus. Il participe au printemps 1919 à la renaissance des expositions de l’Association des artistes marseillais dont il devient membre en 1920 ; dix ans plus tard, il prend la vice-présidence de l’Union des artistes de Provence, successeur de l’association susnommée. Il se rapproche par ailleurs de Marius Dubois, fondateur du musée du Vieux-Marseille. C’est certainement par son intermédiaire qu’il publie un premier article, en 1922, dans la revue Pro Arte, Lettres et Arts : Dubois est membre du comité marseillais de cette publication nationale initiée par l’écrivain Henri de Régnier. À la suite de quoi, quelques mois plus tard, il préside avec le sculpteur Eugène Gosselin la commission de sculpture de l’Association professionnelle des Arts et Lettres de Provence.
Parallèlement, il assoit sa renommée sur l’érection des monuments aux morts. L’heure est en effet au recueillement. Partout en France, des comités se créent pour glorifier les héros de la Patrie tombés au champ d’honneur. Une aubaine pour tous les statuaires ! Botinelly use de ses origines pour s’imposer dans les Basses-Alpes. En tant qu’enfant et rare sculpteur du pays ayant une aura nationale, il ne rencontre guère de rivalité. Il réalise donc logiquement les monuments de Digne-les-Bains, de Sisteron et de Riez, respectivement sa ville natale ainsi que celles de son père et de sa première femme. Mais il s’impose également, souvent sur concours, dans les départements limitrophes du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône.
[à suivre]


Louis Botinelly, Monument aux enfants de Saint-Henri morts pour la Patrie, groupe en pierre, 1921
Cimetière de Saint-Henri, Marseille

1 Botinelly s’installe à Paris en 1906, au moment où il intègre l’École nationale supérieure des Beaux-Arts ; il y demeure jusqu’à sa mobilisation en août 1914 (7e régiment du génie basé à Avignon).
2 Botinelly épouse Jeanne Gaillard (1885-1962) à Riez le 14 octobre 1908 ; leur divorce est prononcé le 27 mai 1921. Il se remarie à Marseille avec Madeleine Nicolet (1896-1978) le 21 décembre 1921.
3 Le Dresseur d’oursons figure au Salon des artistes français de 1911 (plâtre, n°3139) et de 1913 (bronze, n°3217). Le bronze y obtient d’ailleurs un encouragement spécial de l’État et le prix Desprez de l’Institut ; la Ville de Marseille l’acquiert le 23 août 1927, moyennant 25 000 francs.

mardi 25 mars 2008

Commémoration de l'abbé Dassy

J'ai été occupé quelques jours pour Pâques… mais me revoilà. Je vous donne un extrait d’une communication que j’ai faite lors d’un colloque à Toulouse (janvier 2006) sur « le monument public de 1870 à nos jours » :

Marius Guindon, L’Abbé Dassy, médaillon en bronze,1889
Académie de Marseille

Henri Lombard, L’Abbé Dassy, statue en marbre, 1890
Chapelle de l’Institut des Jeunes Aveugles et Sourds-Muets

Alexandre Falguière, Monument à l’Abbé Dassy, groupe en marbre, 1892
Colline Puget

Les esprits s’apaisent au cours de la dernière décennie du XIXe siècle par la multiplication d’hommages consensuels. Cahin-caha, des comités érigent les bustes en bronze du chansonnier Victor Gélu, de l’oculiste Jacques Daviel et du médecin Augustin Fabre. Plus surprenant dans ce contexte, le poète et homme politique Alphonse de Lamartine obtient également son monument. Toutefois, la ferveur populaire gâte particulièrement l’abbé Louis Dassy (1808-1888), le fondateur de l’Institut des Jeunes Aveugles et des Sourds-Muets. Dès le 7 février 1889, quelques mois après son décès, les académiciens marseillais lancent un concours entre les sculpteurs provençaux pour la réalisation d’un médaillon en bronze, grandeur nature, de leur secrétaire perpétuel : la compétition sacre Marius Guindon (1831-1919) vainqueur. Parallèlement, la congrégation des Oblats de Marie à laquelle le religieux appartenait s’adresse à Henri Lombard (1855-1929) – prix de Rome en 1883 – pour tailler dans le marbre une statue destinée à la chapelle des Aveugles : le statuaire, tout juste rentré de la villa Médicis, représente l’abbé agenouillé, en prière. Un troisième monument est vraisemblablement commandité à Toulouse où Louis Dassy avait créé en 1866 une œuvre charitable sur le modèle phocéen ; cela expliquerait le choix des Toulousains Alexandre Falguière (1831-1900) et Paul Pujol pour sa réalisation. Le groupe, figurant le prêtre et deux enfants malvoyants, est inauguré le 12 juin 1892 dans le jardin de la colline Puget, devant l’Institut des Jeunes Aveugles et des Sourds-Muets.

mardi 18 mars 2008

Poséidon et Déméter (Élie-Jean Vézien sculpteur)

Je reprends aujourd’hui le dépouillement de l’exposition Figures en façades (Préfecture des Bouches-du-Rhône, Journées du Patrimoine, septembre 2005) : introduction générale sur la Reconstruction + notice.

En février 1943, à la demande expresse d’Adolf Hitler, le gouvernement de Vichy entreprend la destruction des quartiers de la rive nord du Vieux-Port. Le but affirmé est de décongestionner la vieille ville ; plus officieusement, il s’agit d’éradiquer d’éventuels foyers de résistance. Quelques vingt mille personnes sont alors évacuées en catastrophe.
Profondément blessés par cet épisode, les Marseillais entament des travaux de rénovation dès la guerre achevée avec l’appui de ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme qui pré-finance et supervise les divers projets sous la haute autorité d’un architecte en chef nommé en 1951 : Auguste Perret. Au final, une quinzaine d’îlots est attribuée à différents architectes : Fernand Pouillon, André Devin, René Egger, Gaston Castel, A.-J. Dunoyer de Segonzac, Jean Crozet, Jean Rozan et Eugène Chirié. Cependant, si le port reçoit l’essentiel des attentions, il n’est pas le seul quartier en chantier. Ainsi, en 1947, Le Corbusier érige-t-il son unité d’habitation sur le boulevard Michelet, dans les quartiers sud.
Dans ce contexte privilégiant un habitat de masse, la sculpture monumentale ne trouve guère sa place. Pourtant, elle a ses défenseurs, comme Gaston Castel qui la réintroduit dans l’architecture privée. Néanmoins, si elle investit tout d’abord les espaces qui lui sont traditionnellement dévolus, elle devient rapidement un élément décoratif inattendu. Par ailleurs, d’un point de vue artistique, elle gagne en hiératisme, puisant son inspiration à l’aune de la Grèce antique dans le style sévère et chez Phidias (Ve siècle avant J.-C.). Quant à l’iconographie, plus qu’à toutes autres époques, elle renoue avec ce lointain passé : les dieux de la mythologie – Poséidon, Amphitrite et Déméter – ressuscitent la cité phocéenne des origines, faisant ainsi écho à la renaissance de la ville contemporaine meurtrie par la guerre. Tout cela contribue finalement à la perpétuation du courant néo-grec qui s’était développé durant l’entre-deux-guerres et dont Castel fut l’un des principaux promoteurs à Marseille (Opéra, 1924 ; annexe du Palais de Justice, 1933).













Élie-Jean Vézien, Poséidon et Déméter, dessus-de-porte, vers 1953
Immeuble avec escalier traversant, 28-30 rue de la Loge, 2e arrondissement


Pour cet îlot du Vieux-Port, Gaston Castel (1886-1971) conçoit un vaste bâtiment en U traversé en son milieu par un escalier, lequel relie les rues de la Loge et Caisserie. Il traite le passage couvert comme un arc triomphal, mis d’autant plus en valeur qu’on y accède par plusieurs volées de marches entrecoupées de paliers. Ici, la monumentalité de l’architecture se suffit à elle-même ; le décor sculpté est donc rejeté sur les côtés pour ennoblir les deux principales entrées de l’immeuble.
L’exécution des dessus-de-porte échoit à Élie-Jean Vézien (1890-1982), le sculpteur le plus en vue de la place : grand prix de Rome, professeur puis directeur de l’École municipale des Beaux-Arts et membre de l’Académie de Marseille. Ce choix témoigne de la qualité et du soin apportés à cet édifice. D’ailleurs, l’artiste appose sa signature sur chacun des bas-reliefs.
Quant à l’iconographie, elle se réfère à la mythologie. À gauche, frontal et hiératique, le dieu Poséidon tient d’une main son trident, les pointes plongées dans les flots domptés, et protège de l’autre un dauphin stylisé ; à droite, la fertile déesse Déméter, environnée de blé, de fruits et de fleurs, regarde avec envie une pomme appétissante. Les deux divinités évoquent la mer et la terre qui, de tous temps, font la richesse du territoire marseillais.
Le décor se complète d’ensembles mineurs : un vol de mouettes au sommet de l’immeuble, au-dessus de l’arc, et de modestes reliefs marquant les entrées postérieures, aux 25-27 rue Caisserie. Là, le Pêcheur et la Vendeuse de coquillages y célèbrent les activités des quais voisins.

lundi 17 mars 2008

André Chave aîné (André Allar sculpteur)

Toujours dans le dépouillement des notices de l’exposition Tête à tête (Préfecture des Bouches-du-Rhône, journées du patrimoine 2007) :


André Allar, André Chave aîné, buste en marbre, 1889
angle du boulevard Chave et de la place Jean-Jaurès (ex-plaine Saint-Michel), 5e arrondissement

Gaudensi Allar (1841-1904) construit, en 1889, un bel immeuble à l’intersection de la plaine Saint-Michel et du boulevard Chave. Le commanditaire, Nicolas Chave, profite de l’occasion pour célébrer son père, André Chave aîné (1799-1868), créateur du quartier éponyme dans les années 1830-1840. Sur le pan coupé, idéalement situé, l’architecte aménage une niche très décorative, destinée à accueillir un buste commémoratif dont la réalisation échoit à son frère, André Allar (1845-1926), Grand Prix de Rome de sculpture en 1869. Le statuaire représente ainsi un notable autoritaire, au regard perçant, voire visionnaire.
Par son ampleur, l’édicule égale certains monuments publics, notamment celui du Chevalier Roze (sculpteur : Jean-Baptiste Hugues, 1849-1930)1 dont la présentation adossée contre un mur ouvragé, en 1886, paraît proche ; pour autant, il contourne la loi. En effet, pour juguler une statuomanie galopante, toute érection sur le domaine public doit au préalable recevoir l’aval du ministère de l’Intérieur. Or le buste relève ici de la sphère privée, celle de la façade d’un hôtel particulier. Il bénéficie néanmoins de sa petite inauguration lors de la pose d’une plaque de marbre légendée, le 27 juillet 1889.
Enfin, cette réalisation annonce l’apogée des collaborations entre les frères Allar : en effet, suivent dans un laps de temps très court des ensembles très variés tels que la Fontaine de la Fédération à Toulon (1890), le château des Bormettes à La Londe-les-Maures (1890), l’École Supérieure de Commerce de Marseille (148, rue Paradis, 1890) et le monument funéraire de Lazare Bonnet (cimetière Saint-Pierre, 1891).

1 En ce qui concerne cette œuvre, voir la notice qui lui a été consacrée le 11 mars 2008.

samedi 15 mars 2008

Fronton de la Caisse d’Épargne (Henri Lombard sculpteur)

Je reviens vous parler de l’hôtel central de la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône sur lequel j’ai écrit un livre en 2004 avec Laurence Américi : Bâtir un palais pour l’épargne. Aujourd’hui, je m’intéresse au fronton et vous présente des documents originaux provenant de ma collection personnelle.

Henri Lombard, Agriculture et Industrie, photographie, 1903
collection personnelle

Le 30 décembre 1902, Henri Lombard (1855-1929) propose une esquisse dessinée pour le couronnement du nouvel hôtel de la Caisse d’Épargne. Il groupe deux figures : « le travail urbain et celui des champs, se composant avec l’écusson et les lignes architecturales du fronton. Des attributs de travaux industriels, d’un côté ; agricoles de l’autre. » L’effet est suffisamment heureux pour que le Conseil des directeurs lui en commande la réalisation, ou du moins une maquette en plâtre.
Le sculpteur présente le 15 avril 1903 son projet de fronton, désormais intitulé Agriculture et Industrie. Le sujet paraît banal, mais l’ensemble est harmonieux, élégant, décoratif. L’Agriculture tient une faucille et une gerbe de blé tandis qu’un putto porte sur son dos une seconde botte d’épis ; une araire et une ruche, symbole du travail, complètent l’iconographie. Pour sa part, l’Industrie s’appuie sur le marteau et l’enclume. Son putto manipule le compas du progrès ; derrière lui se profilent les silhouettes d’un haut-fourneau et d’une locomotive. Un regret cependant : rien n’évoque le commerce maritime de Marseille qui a fait sa richesse. Peut-être qu’une ancre ou un trident associés au blason de la Ville pourraient y remédier…


Henri Lombard, La Provence rurale, crayon noir et encre violette sur papier, 1903
collection personnelle

La pertinence de la remarque concernant l’absence de références à la mer pousse Lombard à remanier l’iconographie de son fronton, pourtant approuvée à l’unanimité par le Conseil des directeurs de la Caisse d’Épargne. Il songe désormais à un thème régionaliste convenant davantage à une institution autonome et décentralisée : La Provence rurale et la Provence maritime.
L’Agriculture aurait pu se métamorphoser telle quelle en Provence rurale. Toutefois, le sculpteur ne juge pas son motif abouti. Il déplore notamment la redondance d’un attribut : la gerbe de blé. Au crayon et à l’encre violette pour indiquer les jeux du modelé, des ombres et de la lumière, il redessine alors son sujet. Le putto change d’orientation ; sa botte d’épis épouse maintenant la courbe du fronton. La ruche et l’araire demeurent inchangées. Quant à l’allégorie féminine, sa pose définitive reste à trouver. Elle tient une guirlande de fleurs, qui bientôt se transformera en corne d’abondance.

Henri Lombard, La Provence maritime, crayon noir et encre brune sur papier, 1903
collection Lombard-Vaïsse

Henri Lombard décide de remplacer l’Industrie par une allégorie plus emblématique d’un grand port méditerranéen, la Provence maritime. L’hélice fait moutonner l’onde. L’enfant déverse les richesses de la mer d’un coquillage. Quant à l’allégorie féminine, elle s’appuie sur une ancre et, derrière elle un filet s’enfonce dans la mer. La signature du sculpteur apposée sous l’hélice laisse supposer qu’il s’agit-là de l’un des deux croquis présentés le 24 juin 1903 devant le Conseil des directeurs de la Caisse d’Épargne, qui approuve pleinement le thème nouveau.


Henri Lombard, La Provence rurale et maritime, fronton, 1904
Caisse d’Épargne, place Estrangin-Pastré, 6e arrondissement

vendredi 14 mars 2008

Elzéard Rougier (Flégier sculpteur)

Toujours dans le cadre de l’exposition de Tête à tête (Préfecture des Bouches-du-Rhône, journées du patrimoine, septembre 2007) :


Flégier, Elzéard Rougier, bas-relief en bronze, 1928
53 cours Franklin-Roosevelt, 5e arrondissement

Le 53 cours Franklin-Roosevelt, modeste trois-fenêtres, a longtemps abrité Elzéard Rougier (1857-1926), journaliste, écrivain, poète, critique d’art et défenseur du santon d’argile marseillais, qui occupe « une place importante dans la vie artistique et littéraire des premières décennies du XXe siècle » (R. Bertrand). À sa mort, le Syndicat des Santonniers demande à la Ville de Marseille de baptiser une rue à son nom ; de fait, la rue Foucou, entre les 4e et 12e arrondissements dans le quartier de Montolivet, porte depuis novembre 1927 le nom de boulevard Elzéard-Rougier.
Un second hommage lui est rendu par la pose – pour ne pas dire l’incrustation – d’un bas-relief en bronze au-dessus de la haute et étroite porte d’entrée dudit immeuble. L’œuvre est inaugurée le 12 décembre 1928. Plus intéressant que la traditionnelle plaque de marbre gravée et très original par le matériau employé – le bronze s’avère rarissime sur les façades marseillaises –, le bas-relief présente le portrait souriant de l’homme de lettres avec sa grosse moustache et sa lavallière (un signe distinctif de l’artiste !) ; elle comporte en outre les indications identitaires : nom, dates de naissance et de mort, statut (poète marseillais).
La sculpture est signée d’un certain Flégier. Cet artiste est inconnu, mais quelques hypothèses peuvent être formulées : sans doute est-il apparenté au compositeur et aquarelliste marseillais Ange Flégier (1846-1927) ; or ce dernier a été portraituré en 1923 par le sculpteur François Carli (1872-1957), lui-même intime d’Elzéard Rougier. Peut-être alors s’est-il formé dans l’atelier de Carli ? Peut-être enfin s’agit-il du peintre (et sculpteur ?) Edmond Flégier dont le Palais Longchamp conserve une œuvre (La Route d’Allauch, 1935) ?

Addenda du 17 août 2010 : suite au message d'Yvane Mangepan-Besson, je ré-attribue l'oeuvre à son père, Maurice Mangepan-Flégier.

jeudi 13 mars 2008

Victor Hugo (sculpteur inconnu)

Je poursuis le dépouillement de mes notices de l'exposition Tête à tête (Préfecture des Bouches-du-Rhône, journées du patrimoine, septembre 2007) :

Victor Hugo, 1885
4, rue Sainte-Barbe, 1er arrondissement

L’on peut s’étonner de l’apparition de Victor Hugo (1802-1885) sur une façade marseillaise bien qu’il n’ait aucun lien particulier avec la cité phocéenne. La raison est sans doute que la mort du grand homme coïncida avec la construction du quartier Colbert où s’insère le petit immeuble du charron François Giroud. Mais, par-delà l’admiration du personnage, le portrait semble véhiculer une opinion politique.
En effet, le décor modeste, ornant la clé de l’arc de la porte d’entrée, ne rend pas hommage au seul poète : aucun attribut littéraire (plume, livres, etc.) n’accompagne son buste en hermès. Représenté âgé et nommément identifié, l’effigie laurée (symbole de victoire et de gloire) de Victor Hugo se détache sur un cuir enroulé terminé par des feuilles de chêne (symbole de force) ; de part et d’autre, des palmes se déploient sur l’arc de la porte, celles d’un martyr de la République plutôt que des palmes académiques.
Souvenons-nous alors que Victor Hugo, Pair de France sous Louis-Philippe et député en 1848, fuit la France au lendemain du coup d’état du 2 décembre 1851 et entame sa croisade pamphlétaire contre Napoléon III (1808-1873), « Napoléon-le-Petit » (Les Châtiments, 1853). Il ne revient à Paris qu’à la chute du régime, en 1870, auréolé d’une grande gloire qui se mue en une immense émotion à l’annonce de sa mort, le 22 mai 1885. La Chambre et le Sénat votent aussitôt, à la quasi-unanimité, des obsèques nationales : exposé sous l’Arc de Triomphe, son corps est veillé par le peuple, puis accompagné jusqu’au Panthéon au rythme des « Vive Hugo ! » C’est donc un exemple de cette ferveur populaire et républicaine que l’on retrouve sur cette clé de porte. Mais, François Giroud manifeste peut-être aussi son mécontentement contre la Ville qui a rebaptisé l’ancienne rue de l’Impératrice, non pas du patronyme de son héros mais du nom de Colbert.

mercredi 12 mars 2008

Le Monument à Adolphe Thiers (Auguste Clesinger sculpteur)

"Histoire de trois monuments marseillais en 1880", chapitre 4 (fin) :

Pire encore est l’histoire du monument dédié à Adolphe Thiers ! En novembre 1879, le maire en exercice Simon Ramagni, également à la tête du comité à l’origine de la souscription pour la réalisation d’une statue à la mémoire du Marseillais libérateur de la France, Adolphe Thiers (1797-1877), fait voter une subvention de 20000 francs en faveur de son comité. D’autres villes se sont déjà lancées dans un projet identique ; Marseille, cité natale du grand homme, souhaite ainsi combler son retard.
Un concours est aussitôt ouvert aux sculpteurs locaux. Certains auraient voulu imposer André Allar (1845-1926) mais le comité, appuyé par le statuaire en personne, prône l’aspect démocratique du concours. En avril 1880, les maquettes sont présentées pour examen. Contrairement à l’échec du monument à la République, ce projet attire les maîtres marseillais les plus en vue du moment. André Allar envoie deux maquettes. Émile Aldebert (1827-1924), Salomon Laugier (1835-1890) et bien d’autres exposent chacun un modèle1. Toutes ces sculptures reprennent une composition à deux registres : au sommet, debout ou assis, se trouve l’effigie de l’ancien président de la République ; au pied, se situent des allégories (Renommée, Gloire…) ou des bas-reliefs rappelant les hauts faits du personnage.

Émile Aldebert, Monument à Adolphe Thiers, 1880, maquette en plâtre
Académie de Marseille

Pourtant – premier coup de théâtre ! – ce même mois d’avril, un statuaire parisien, Auguste Clesinger (1814-1883), obtient l’exécution du monument à la demande expresse de la veuve d’Adolphe Thiers. Oubliées les belles vertus du concours !
La question de l’emplacement surgit dans la foulée. Le 6 avril 1880, le Conseil municipal, répondant aux vœux du maire, désigne la place de la Bourse comme seul site acceptable… Mais la roue tourne. Frédéric Hugueny remplace Simon Ramagni, contesté, du 9 juillet 1880 au 23 janvier 1881. Sur ce, le radical Jean-Baptiste Brochier emporte les élections et la mairie. Dès lors, la célébration de l’homme qui a écrasé la Commune n’est plus à l’ordre du jour. Le nouveau maire s’acharne à défaire ce qui a été fait, en commençant par la délibération du 6 avril 1880 qu’il déclare illégale2 : moins des ¾ du Conseil étaient présent pour le vote. Pour compenser cette mesure impopulaire – beaucoup de Marseillais ont participé à la souscription –, il fait resurgir le projet de monument à la République3, cette Arlésienne que l’on promet en vain depuis cinq années.
Une violente campagne de presse, orchestrée par le Radical de Marseille et le Petit Marseillais, appuie la politique de Jean-Baptiste Brochier et multiplie les raisons, parfois incongrues, de ne pas élever cette statue : « M. Thiers, boursier de la Ville de Marseille, M. Thiers, qui sans cette circonstance n’aurait jamais quitté les environs du pétrin paternel, a fait preuve d’un égoïsme révoltant envers sa ville natale, sa bienfaitrice, celle qui lui fourni les moyens de jouer le grand rôle qu’il était appelé à remplir. Il n’a même pas songé, lui trente fois millionnaire, à laisser un souvenir à ce lycée dont les portes lui furent gratuitement ouvertes, à y créer une simple bourse semblable à celle qui lui fut attribuée et où il puisa l’éducation nécessaire à devenir ce qu’il a été »4.
En définitive, Marseille n’érige pas le monument à Adolphe Thiers bien que la sculpture ait été réalisée et malgré une autorisation du ministère de l’Intérieur : « la Ville gardera son autorisation, elle n’en usera pas, ce qui est son droit absolu [...] L’État, en effet, peut autoriser l’érection d’une statue sur la voie publique d’une commune française, il ne peut l’ordonner »5.
En conclusion, le bilan sculpté des années 1880 s’avère décevant. La multiplication d’énergies contraires a annihilé bien des efforts. Aujourd’hui, quelques cent vingt ans plus tard, la mémoire de ces événements s’est encore étiolé davantage. Le Monument à Espérandieu, caché dans sa cour, demeure inconnu des Marseillais. Le Chevalier Roze, délogé de son édicule maçonné, se présente désormais dans un cadre dépouillé à l’extrême, son nom et ses hauts faits n’évoquant plus rien à personne. Quant à la statue d’Adolphe Thiers d’Auguste Clesinger, elle est depuis longtemps égarée et ce n’est pas Marseille qui la réclamera ! En effet, le personnage reste tabou dans la cité phocéenne au point que la Municipalité, alors de droite, a refusé, voici quelques années, la tenue d’un colloque sur Adolphe Thiers en son sein. La commémoration implique surtout une mémoire sélective !

1 Sifferman (L.), « Les projets de monument de M. Thiers », Le Petit Marseillais, 10 avril 1880
2 Archives Municipales de Marseille 1D126 : délibération du Conseil municipal du 18 février 1881, p.45-47 ; délibération du Conseil municipal du 21 avril 1881, p.267-268 ; délibération du Conseil municipal du 14 mai 1881, p.353-356
3 Archives Municipales de Marseille 1D126 : délibération du Conseil municipal des 10 et 18 mai 1881, p.321-323 et 373-376
4 Z., « Encore la statue... », Le Petit Provençal, 6 août 1882
5 idem.

mardi 11 mars 2008

Le Chevalier Roze (Jean Hugues sculpteur)

En 1877, le médecin des épidémies Évariste Bertulus, académicien marseillais, réunit quelques membres de l’Académie de Marseille ainsi que les représentants de toute la presse locale dans un comité à la gloire du Chevalier Roze (1675-1733), héros de la peste de 1720. Aussitôt, le comité ouvre une souscription publique dans le but d’élever une statue au grand homme, pendant de Monseigneur Belzunce, autre héros de la grande peste. Malgré un écho contemporain - cette maladie infectieuse sévit en Orient -, la souscription ne rapporte, en deux ans, qu’une somme peu importante. L’idée d’une statue évanouit au profit d’un buste monumental.
Le choix du sculpteur s’arrête judicieusement en 1879 sur Jean-Baptiste Hugues (1849-1930). Ce jeune artiste marseillais est alors pensionnaire de l’État à Rome. Il est au tout début de sa carrière. Ceci permet un arrangement fort appréciable pour les deux parties : d’une part, le statuaire obtient sa première commande importante pouvant augmenter rapidement sa notoriété naissante ; d’autre part, le comité s’attache un artiste d’avenir pour un prix des plus modestes. En effet, « M. Hugues […] fit preuve en cette circonstance d’un désintéressement qui fait honneur à son caractère comme à ses sentiments pour sa ville natale : tous frais payés, l’artiste ne reçut presque rien pour cette œuvre sérieuse »1.


Jean-Baptiste Hugues, Chevalier Roze, 1880, buste en bronze
place Fontaine Rouvière (présentation actuelle), Marseille

Jean-Baptiste Hugues modèle le buste monumental (1,20 m x 1,50 m) du Chevalier Roze dans son atelier de la Villa Médicis puis la fonte est effectuée selon le système antique par la maison romaine Cavaliere Nelli. En 1880, l’œuvre est envoyée à Marseille où elle est exposée au Cercle Artistique puis dans la grand-salle de Nouvelle Bibliothèque ; l’année suivante, elle figure à l’exposition des Amis des Arts. Mais plus le temps passe et moins les élus ne montrent de bonne volonté à ériger la sculpture sur une place publique : les principaux membres du comité appartiennent hélas à la droite libérale et catholique alors que la municipalité s’oriente vers une gauche anticlérical.
L’emplacement sert de prétexte à tous les retardements possibles. Le comité pensait placer le Chevalier Roze au sommet de la colonne de la peste à la place du Génie de Chardigny dont le mauvais état commençait à inquiéter. Une autorisation présidentielle allait en ce sens. Cependant, le buste possède une largeur difficile à concilier avec la finesse du chapiteau qui doit le supporter. Cette remarque justifiée entraîne, de 1880 à 1884, la nomination successive de commissions chargées d’évaluer différents sites susceptibles d’accueillir le monument qu’elles récusent sitôt après. Pourquoi pas la niche du grand escalier de l’Hôtel de Ville ? Le volume n’est pas adapté à un buste ! Et la Tourette, lieu où s’illustra le héros ? Manque de surface ! Et devant l’Hôtel Dieu ? Manque d’air ! Et cet infime square sur l’esplanade dite des Moulins ? Manque de propreté et « il sert de rendez-vous le soir à des rencontres qui ne sont pas toujours des modèles de morale »2

Jean-Baptiste Hugues, Chevalier Roze, 1880, buste en bronze
esplanade de la Tourette (présentation de 1886), Marseille

Pendant ces mêmes années, la presse locale qui est partie prenante dans cette affaire rappelle régulièrement mais sans grands effets le sort malheureux du Chevalier Roze3. Le comité est, quant à lui, affaibli par le décès de plusieurs de ses membres fondateurs dont le président Évariste Bertulus. En fin de compte, le devenir du monument aurait sans doute été irrémédiablement compromis sans l’intervention inattendue d’un acteur imprévu : le choléra. En effet, de juillet 1884 à août 1885 une épouvantable épidémie cholérique ravage Marseille et sa campagne, évoquant le spectre de la peste de 1720. Du coup, pour la Ville, l’érection d’un monument au Chevalier Roze se pare d’un sens politique nouveau et fort. Dès 1884, le site de la Tourette est réexaminé : un édicule mural palliera le manque d’espace. Le monument est finalement inauguré le 14 juillet 1886… en l’absence du comité commanditaire que l’on a par inadvertance oublié d’inviter ! [à suivre]

1 Vincens (Charles), « Rapport sur l’attribution du prix Beaujour à la statuaire », Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille, Marseille, 1892, p.336
2 Archives Municipales de Marseille 1D125 : délibération du Conseil municipal du 3 septembre 1880, p.111-113
3 Dans La Gazette du Midi : Meyer (A.), « Le buste du Chevalier Roze », 3 septembre 1880 ; dans Le Petit Marseillais : Adv., « Histoire de trois statues », 1er octobre 1881 - A. G., « Un coin pour le Chevalier Roze », 1er mai 1883 - L., « Et les statues ? », 27 janvier 1884 - P., « Et la statue du Chevalier Roze », 13 février 1886

lundi 10 mars 2008

Monument à Henry Espérandieu (André Allar sculpteur)

« Histoire de trois monuments marseillais en 1880 », chapitre 2 :


André Allar, Henry Espérandieu, 1879, buste en marbre
cour d’honneur, Conservatoire de musique
(ancienne École des Beaux-Arts – Bibliothèque), Marseille

Le 27 novembre 1876, le concours pour l’érection d’un monument à la mémoire d’Henry Espérandieu (1829-1874), ouvert au mois d’août précédent à l’instigation des élèves et des amis du grand architecte, trouve son épilogue dans la désignation du projet vainqueur, celui de Joseph Letz, architecte en chef du Département. Ce dernier consiste en un buste en marbre sis sur une gaine de trois mètres de hauteur où figurent les principales œuvres du défunt : Notre-Dame de la Garde, le Palais Longchamp et l’École des Beaux-Arts – Bibliothèque. La taille du buste est confiée à André Allar, grand prix de Rome, dont le frère, Gaudensi, était l’un des proches collaborateurs du maître.
Le 9 novembre 1879, le comité commanditaire est convoqué pour recevoir le buste, plus grand que nature (1,20m.), tout juste achevé. Voici comment la presse perçoit l’œuvre : « Le personnage est vu jusqu’à mi-corps. Les mains, disposées avec beaucoup d’esprit, tiennent un album et un crayon. La tête est fort ressemblante. Malgré les conditions de style qu’imposent la destination de l’œuvre, le buste d’Espérandieu a un remarquable accès de sincérité. Ce n’est point certainement un portrait intime, mais c’est la forme définitive dans laquelle l’artiste se présente à la postérité. On ne saurait trop louer M. Allar de cette belle œuvre conçue avec élévation et exécutée avec amour. »1. Il semble qu’à la même époque le piédestal dévolu au marbrier Jules Cantini et au sculpteur Ingénu Frétigny soit encore en cours de réalisation.
Le monument commémoratif fait l’unanimité tant par le souvenir encore vivace de l’architecte que par la belle esthétique de la sculpture. Néanmoins, il est l’objet d’une petite polémique quant à son emplacement. Très rapidement, les édiles ont décidé qu’il devait être érigé dans la cour d’honneur de l’École des Beaux-Arts – Bibliothèque, dernier ouvrage d’Henry Espérandieu. Or, quelques voix s’élèvent : « Cette œuvre d’art dont on nous dit le plus grand bien est actuellement non pas exposée mais cachée dans une petite cour intérieure de la Nouvelle Bibliothèque. Qu’attend donc la Ville pour livrer aux regards des Marseillais ce buste destiné à perpétuer le souvenir de cet architecte éminent ? »2. D’aucuns, en effet, auraient préféré une situation plus urbaine ou, du moins, plus publique comme le parvis de Notre-Dame de la Garde ou l’esplanade du Palais Longchamp.
Le monument est finalement inauguré le 22 février 1882, à l’emplacement originellement choisi et en petit comité, la foule n’ayant pu investir ladite cour intérieure. Toutefois, les petites misères encourues par cet édicule paraissent bien risibles comparées aux tourmentes qu’affrontent d’autres œuvres commémoratives. [à suivre]

1 Anonyme, " Chronique locale ", Le Sémaphore de Marseille, 9-10 novembre 1879
2 Adv., " Histoire de trois statues ", Le Petit Marseillais, 1er octobre 1881

dimanche 9 mars 2008

Projets pour un monument à la République

Je commence aujourd’hui un nouveau feuilleton en quatre chapitre : « Histoire de trois monuments marseillais en 1880 », article publié dans le Bulletin de l’Essor (n°11, juillet 2002). Chapitre 1 :

La chute du Second Empire plonge la Cité phocéenne dans une longue dépression, tant politique qu’économique. La répression de la Commune de Marseille, à partir du 4 avril 1871, impose un état de siège jusqu’en 1875. Cela n’empêche cependant pas la République de s’instaurer peu à peu et la Ville de basculer doucement à gauche1. Quant à la conjoncture économique, elle se dégrade rapidement. À la suite de ses somptueux travaux d’urbanisme et d’embellissement, les caisses sont vides et la municipalité surendettée. Le chômage menace et les esprits s’échauffent, atteignant leur paroxysme en juin 1881 dans ce que La Gazette du Midi appelle les « Vêpres Marseillaises »2.
Dans ce contexte difficile, la sculpture revêt un rôle de propagande de premier plan. Les projets de monuments et les discussions autour de statues existantes se multiplient au Conseil municipal. Ainsi, en janvier 1877, le Génie de Chardigny, symbole républicain, reparaît sur la voie publique au sommet de la colonne de la nouvelle bibliothèque tandis que, durant l’été 1878, Monseigneur Belzunce de Ramus quitte son cours éponyme – trop central – pour la Vieille Major. Néanmoins, c’est l’effigie même de la République qui préoccupe essentiellement les édiles dans les années 1877-1879.
Dès janvier 1877, l’érection d’un monument républicain sur la place de la Bourse est évoquée. Quelques mois plus tard, l’idée a évolué tant et si bien que le Conseil municipal rédige le programme d’un concours ouvert aux sculpteurs nés ou résidant à Marseille3. Il s’agit de la réalisation d’une statue de la République, non plus destinée à la place de la Bourse mais à la niche du grand escalier de l’Hôtel de Ville, ainsi que de l’exécution d’un buste, toujours de la République, pour la colonne de la colline Puget. Une somme de 17500 francs est allouée à ces travaux. Peu d’artistes semblent s’être mobilisés pour ce projet. En septembre, le jury convoqué décide que « les douze sujets exposés étaient tous plus ou moins défectueux et, par conséquent, refuse leur admission »4. Seule la maquette de l’architecte Ernest Paugoy5 paraît susceptible d’une rémunération de 500 francs pour sa main d’œuvre. Elle est donc déclarée lauréate sans posséder toutefois une tenue suffisante pour une traduction définitive. De fait, ce concours ne connaît pas de suite. Une ultime tentative, toute aussi vaine, voit le jour le 5 août 1879 : les élus songent encore à une statue de la République pour la Salle des Mariages et pour celle du Conseil.
Malgré tous ses efforts, la municipalité ne parvient pas à concrétiser ses rêves. Or, dans le même temps, trois comités matérialisent dans le bronze ou dans le marbre les effigies de leurs hommes illustres, agrandissant de la sorte le petit panthéon marseillais. Ces comités, subventionnés par la Ville et dépendant d’elle pour l’attribution d’un emplacement, participent dès lors la propagande sculptée communale. Mais, hélas, ils subissent en même temps les aléas de la politique.
[à suivre]

1 En octobre 1879 se tient le Congrès ouvrier et socialiste de Marseille ; aux élections législatives de 1881, Clovis Hugues, élu de la Belle-de-Mai, est le seul député socialiste de France ; enfin, aux municipales de 1881, le radical Jean-Baptiste Brochier enlève la mairie de Marseille à une droite démobilisée et abstentionniste.
2 Un conflit social oppose alors ouvriers transalpins immigrés et main-d’œuvre locale. Cette rivalité franco-italienne se transforme en xénophobie virulente.
3 Archives Municipales de Marseille 1D116 : délibération du Conseil municipal du 7 mai 1877, p.349-352
4 Anonyme « Chronique locale » dans Le Sémaphore de Marseille, 7 septembre 1877
5 Les documents de l’époque égratignent fortement le nom du lauréat. Les Archives Municipales (1D118 - 11 février 1878, pp.411-412) écrivent Pangoy ; Le Sémaphore (7 septembre 1877) parle d’Eugène Pougoy. En fait, il s’agit probablement d’Ernest Paugoy, les autres patronymes n’apparaissant nulle part ailleurs.

jeudi 6 mars 2008

Le Zouave Bordarier (Di Ciolo sculpteur)

Suite du dépouillement des notices de l’exposition Tête à tête (Préfecture, Journées du Patrimoine 2007) :


Le Zouave Bordarier, buste en marbre, 1895 ?
angle des rues Goudard et Briffaut, 5e arrondissement

L’architecte Louis Chauvet (XIXe-XXe) édifie en 1895, à l’intersection de la rue Briffaut, l’immeuble n°3 de la rue Goudard. Dès l’origine, un bar occupe le rez-de-chaussée. Sur l’arrondi de l’angle, au-dessus du commerce, une console supporte la base d’un buste en marbre : celui du sous-officier Bordarier, du 3e régiment de zouaves. Les corbeaux du balcon supérieur lui servent de cadre architectural. Cette mise en scène simple semble toutefois contemporaine de la construction. Dès lors, l’on peut supposer que le sieur Peyremorte, propriétaire du bar et unique occupant de l’immeuble en 1896, a souhaité commémorer un camarade d’armée, sans doute lui-même enfant du quartier.
À l’origine, en 1830, les zouaves sont des volontaires arabes – principalement des Kabyles de la confédération de Zouaoua – organisés en bataillons ; par la suite, en février 1852, ils sont regroupés en trois régiments, chacun étant respectivement rattaché à une province (Alger, Oran et Constantine). Très vite cependant, les effectifs se recrutent parmi les Français, les Arabes étant plutôt orientés chez les tirailleurs.
Le buste, vêtu du dolman et coiffé de la chéchia, apparaît de bonne facture, malgré l’érosion du visage due à l’écoulement des eaux de pluie. L’artiste revendique d’ailleurs la paternité de son œuvre en la signant ostensiblement. Néanmoins, Di Ciolo reste inconnu, ne figurant pas au rang des sculpteurs actifs à Marseille ; peut-être s’agit-il alors d’un des nombreux Transalpins – son nom le suggère – travaillant dans une marbrerie locale, celle de Jules Cantini (1826-1916) par exemple, et donc moins cher qu’un statuaire patenté.
Toutefois, la démocratisation des honneurs confine ici à une statuomanie excessive caractéristique de la fin du XIXe siècle : l’anonyme se substitue au grand homme ! En effet, qui peut dire aujourd’hui quels furent les hauts faits de ce zouave l’ayant rendu digne d’un tel hommage ? Dépossédé de son exemplarité didactique, le buste ne possède plus qu’un caractère pittoresque.

mercredi 5 mars 2008

60, rue de la République (Adolphe Royan sculpteur)

Je poursuis aujourd'hui le dépouillement de mes notices pour Figures en façades :
dessus-de-porte, 60 rue de la République, 2e arrondissement


dessus-de-porte, 60 rue de la République (2nde entrée), gravure
La rue de la République, ex-rue Impériale, est percée en 1862-1864. Pour autant, elle n’est pas entièrement lotie dans la foulée : seuls dix-huit immeubles à loyers sont construits en 1866. Les appartements, sombres et organisés autour de courettes minuscules, n’incitent pas la riche bourgeoisie à louer. De fait, l’opération immobilière se transforme en fiasco, entraînant de graves difficultés financières même chez des spéculateurs aussi aguerris que les banquiers Pereire. Finalement, le lotissement de cette artère de type haussmannien s’échelonne jusqu’à la première Guerre mondiale.
L’immeuble Boyer, du nom de son propriétaire André Boyer, est bâti en 1895. Deux entrées desservent une trentaine de logements. Selon toute vraisemblance, il s’agit là encore d’un placement : en effet, André Boyer déménage dès 1899, sans doute pour investir ailleurs. Toutefois, il se démarque de ses homologues investisseurs par l’important traitement plastique qu’il accorde aux dessus-de-porte.
Pour ce faire, il sollicite Adolphe Royan (actif à Marseille de 1889 à 1906) qui, jusqu’alors ornemaniste, gagne ici ses galons de sculpteur. Ses figures – une jeune fille d’un côté et un garçonnet de l’autre – s’inscrivent dans un fronton interrompu, sur des cuirs enroulés maniéristes, et sont entourées des produits de l’agriculture provençale (blé, raisin, olives, laurier). L’ensemble, d’un goût néo-baroque, se révèle fort décoratif. L’un des motifs, gravé puis publié dans la revue Matériaux et documents d’architecture (vol.7, n°353, 1901-1902), devient même le modèle-type du couronnement de porte… Une chance puisque ce décor est aujourd’hui détruit ; seul subsiste son pendant.

mardi 4 mars 2008

Le Génie de la sculpture grecque (Louis Botinelly sculpteur)

Je me suis rendu compte en vous parlant de mon prochain livre que je ne vous avais pas entretenu du précédent – Louis Botinelly, sculpteur provençal (Mare & Martin, 2006) – pour lequel l’Académie de Marseille m’a décerné le prix Juliette et Constant Roux, le 30 novembre 2007. Je ne peux vous retranscrire tout mon livre ici ; je choisis donc de vous soumettre une notice de Figures en façades, exposition photographique qui s’est tenu à la Préfecture pour les Journées du Patrimoine en septembre 2005 :

Le Génie de la sculpture grecque, bas-relief en béton moulé, 1933
14 rue Buffon, 4e arrondissement

Dans les années 20, le sculpteur Louis Botinelly (1883-1962) construit lui-même sa maison-atelier sur les flancs du plateau Longchamp. À partir de 1928, il l’ouvre régulièrement au public pour lui présenter ses productions les plus récentes et en fait un haut lieu de l’art marseillais. Cependant, la naissance de sa fille Ève, en 1933, l’incite à repenser son aménagement intérieur. Dès lors, il dissocie l’espace d’habitation du local de création, puis se bâtit un nouvel atelier, accolé à sa demeure mais indépendant, qui achève la perspective de la rue Buffon – en fait une impasse.
Cette situation privilégiée encourage un traitement décoratif de la façade. Le linteau dominant la verrière accueille donc un grand bas-relief en béton moulé. Au-delà de l’aspect purement ornemental, la sculpture sert d’enseigne : elle est nettement signée et datée à droite. Par ailleurs, par l’usage d’un matériau moderne bon marché, l’artiste tente de ressusciter chez sa clientèle le goût des grands décors.
Enfin, l’iconographie semble tenir du manifeste : un génie féminin, étendu de tout son long comme suspendu dans les airs, tient à bout de bras un rameau de laurier symbolisant la gloire et une réduction de la Victoire de Samothrace. Cette statue emblématique de l’antiquité grecque, conservée au musée du Louvre, est assurément l’une des principales références artistiques de Botinelly. Ce dernier voit en elle la quintessence de la sculpture décorative liée à une architecture. Au demeurant, il s’inscrit ainsi dans un courant néo-grec dominé par le Temple de l’Héraclès Archer d’Antoine Bourdelle (Toulouse, 1925) et illustré à Marseille par le décor de l’Opéra (1924, Antoine Sartorio, Oscar Eichacker et Antoine Bourdelle statuaires).

lundi 3 mars 2008

André Allar

Mon éditeur m'a envoyé ce week-end le projet de couverture de mon prochain livre, qui doit paraître au mois d'avril. Il s'agit d'une monographie, suivie d'un catalogue raisonné, du sculpteur toulonnais André Allar. J'avais envie de vous en faire part, avec le texte de la 4e de couverture:
 
Au cours de sa longue carrière, le sculpteur André Allar (1845-1926) gravit tous les échelons de son art. D’abord apprenti sur le port de Toulon, ensuite élève de l’École des Beaux-Arts de Marseille, il conquiert successivement le grand prix de Rome (1869), la médaille d’honneur du Salon (1881) et des médailles d’or aux Expositions universelles (1878, 1889 et 1900) ; il est fait chevalier (1878) puis officier (1896) de la Légion d’honneur ; il devient professeur à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts (1891) et membre de l’Institut (1905). Le député des Bouches-du-Rhône Jules Charles-Roux voit en lui le chef de file de l’école marseillaise de sculpture. Pour autant, malgré une œuvre variée qui ne néglige pas les arts décoratifs, l’artiste n’a jusqu’à présent jamais fait l’objet d’une étude approfondie.
Ce livre, synthèse des travaux universitaires de l’auteur, constitue donc la première monographie, suivie d’un catalogue raisonné, d’André Allar.

dimanche 2 mars 2008

Monument aux Héros et Victimes de la mer (André Verdilhan sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 4 (fin) :

André Verdilhan, Monument aux Victimes de la mer, 1914, dessin publié dans Les Tablettes Maritimes (s.d.)

Dans la foulée, la fédération des syndicats maritimes fonde un second comité, aux objectifs en tous points pareils. Celui-ci adresse ses desiderata à André Verdilhan (1881-1963) qui esquisse rapidement un nouveau projet synthétisant l’attrait du large et ses dangers. « Sur une vague stylée un tronçon de barque supporte deux naufragés. L’un de ces deux hommes, par un geste énergique, appelle du secours, en même temps qu’il soutient, dans un effort vigoureux, son camarade d’infortune. Au pied de la vague, on voit étendue une victime de la mer. Sur le socle, devant la statue, l’artiste a représenté dans un bas-relief en bronze une femme tenant un enfant dans ses bras. Elle est sur la grève agitant un mouchoir pour dire adieu à l’être aimé qui s’éloigne sur les flots. […] De chaque côté du socle émergent deux sirènes. »1 Cette maquette concurrente, d’un point de vue esthétique, est incontestablement meilleure. Mais elle a le tort d’arriver en deuxième position ! D’autant plus qu’elle garde la dédicace de son rival et usurpe l’appui du ministère de la Marine. De fait, elle déroute les éventuels donateurs et, finalement, compromet l’érection dudit monument.
Auguste Carli et ses partisans réagissent vite et fort. Courant avril 1914, le sénateur Paul Peytral conduit Maurice Ajam, sous-secrétaire d’État à la Marine, dans l’atelier parisien du sculpteur afin d’y admirer sa maquette. Aussitôt le représentant du gouvernement réitère son soutien et se désolidarise fermement du projet Verdilhan : « J’ai l’honneur, écrit-il, de vous donner l’assurance que je tiens pour bien définitive l’acceptation donnée par mon prédécesseur le 31 octobre 1913 et par moi-même le 9 février dernier de patronner l’initiative prise par le comité Carli à l’exclusion de toute autre similaire. »2 Son collègue en charge des Beaux-Arts, après un pèlerinage similaire début mai, demande à la maison Thiébaut Frères un devis estimatif pour la fonte de la sculpture : le fondeur lui donne alors un prix approximatif de 40 000 francs.3 En résulte le vote d’une subvention étatique de 10 000 francs.4 Désormais, le sculpteur peut se remettre en toute confiance au travail. Déjà, il envisage d’envoyer son bronze au Salon de 1915…
Malheureusement, le déclenchement de la première Guerre mondiale, le 3 août 1914, annihile tout. D’abord, aucun Salon ne se tient durant le conflit. Ensuite, l’érection est ajournée sine die. Enfin, les différents protecteurs d’Auguste Carli disparaissent de la scène politique, conséquence d’un revers électoral ou d’un décès. C’est notamment le cas de Paul Peytral qui meurt le 30 novembre 1919.
Aussi, lorsque l’idée d’un Monument aux héros et victimes de la mer refait surface au début de l’Entre-deux-guerres, est-elle seulement portée par le Comité marseillais de la Marine Marchande. Libéré de la concurrence d’un projet officiel, ce dernier impose définitivement André Verdilhan et sa maquette. Toutefois le motif initial est édulcoré – seuls les trois naufragés sur leur lambeau de barque subsistent – vraisemblablement pour une question de coût malgré 75 000 francs de subvention accordés par la municipalité en 1921.5 Enfin, le groupe en bronze est érigé sur le promontoire du Pharo, dominant l’entrée du Vieux-Port, et inauguré solennellement le 14 juillet 1923.

André Verdilhan, Monument aux Héros et Victimes de la mer, 1923, jardin du Pharo, Marseille

Aujourd’hui, l’histoire a noyé l’œuvre dans un ensemble de monuments aux morts élevés ça et là par les différents faubourgs et banlieues (Monument aux Enfants de Saint-Henri morts pour la Patrie par Louis Botinelly, cimetière de Saint-Henri, 1921…) ainsi que par les divers corps de métiers (Aux avocats morts pour la Patrie par Henri Lombard, Palais de Justice, 1921…). Il est vrai que la marine marchande a souffert de la guerre ; la Compagnie Générale Transatlantique, dirigée par Jules Charles-Roux, perd ainsi un quart de sa flotte, torpillée par l’ennemi.6 Cependant, sans nier les tragédies consécutives au conflit, il convient rappeler par le biais de sa rocambolesque genèse que cette puissante sculpture célèbre initialement les marins et les pêcheurs victimes des dangers de la mer.

1 Réaud (L.), « Le monument aux héros et aux victimes de la mer. Un nouveau projet », Le Provençal, 29 mars 1914.
2 R., « Le monument aux héros et victimes de la mer », Le Petit Marseillais, 15 mai 1914. Le courrier du sous-secrétaire d’État à la Marine, daté du 10 avril 1914, est retranscrit in extenso.
3 A.N. F/21/4783, Bouches-du-Rhône, dossier Marseille, sous-dossier Monument aux marins naufragés : lettre de la maison Thiébaut Frères au sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts du 21 avril 1914.
4 R., op. cit.
5 A.M.M. 1D213, délibération du Conseil municipal du 13 mai 1921, p.393-394 : subvention au Comité du Monument aux Héros et Victimes de la Mer.
6 Boudet (Dominique), « Jules Charles-Roux, armateur », Jules Charles-Roux, le grand Marseillais de Paris, Marines éditions, Rennes, 2004, p.90-91.

samedi 1 mars 2008

Monument aux Héros, aux morts en mer (Auguste Carli sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 3 :

Tout comme au siècle précédent, la fièvre commémorative encensant hommes admirables et héroïques inconnus se propage allègrement au début du XXe siècle, atteignant son paroxysme avec l’érection d’innombrables monuments aux morts de la guerre 14-18. Dans ce contexte propice naît en 1913 un projet célébrant les héros et victimes de la mer. L’idée paraît louable, voire fédératrice, dans un grand port de commerce ; aussi n’aurait-elle du susciter qu’enthousiasme, chacun entonnant à la suite de Victor Hugo la première strophe du poème Oceano Vox :
Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !
Il n’en fut rien !
Un comité constitué de personnalités éminentes – armateurs, négociants, hommes politiques dont l’ancien ministre des Finances et sénateur des Bouches-du-Rhône Paul Peytral en tant que président d’honneur – est l’instigateur dudit projet. La notoriété de ses membres garantissant le sérieux de l’entreprise, il obtient aussitôt l’adhésion de tous les syndicats de marins ainsi que le haut patronage du sous-secrétaire d’État à la Marine. Enfin, sans passer par le biais d’un concours, il désigne le sculpteur du futur monument : Auguste Carli (1868-1930).
L’artiste pourrait fort bien être à l’origine de sa nomination. En effet, il n’hésite pas à se servir de ses nombreuses relations pour initier une commande. Or, il se montre très proche des milieux radicaux-socialistes du département : il portraiture ainsi plusieurs politiciens de gauche comme le président du Conseil général Juvénal Deleuil (1901) ou le conseiller général et député Gabriel Baron (1905 et 1910). Au demeurant, il réalise à Aix-en-Provence l’édicule commémoratif de l’ancien vice-président du Sénat Victor Leydet (1910). Au printemps 1913, l’actualité de Carli est double : il présente le buste en plâtre de Paul Peytral au Salon des Artistes Français (n°3283) et sa version en marbre au Salon des Artistes Marseillais (n°353). La presse locale, dithyrambique, s’en fait l’écho : « Auguste Carli envoya deux pièces grandioses. […] Le buste, par le même artiste, de M. le sénateur Peytral est une incontestable merveille de ressemblance. Quant aux moyens d’exécution, ils sont magnifiques de sobriété et de quintessence. C’est là du grand art dans la meilleure portée. Cette œuvre est une des principales attirances de l’actuel Salon. »[1] En 1926, ce fameux buste sera inclus dans un monument à la mémoire de l’ex-ministre.

Auguste Carli, Monument à Paul Peytral, 1913-1926, Parc Borély


Enfin, peu importe qu’il sollicite la réalisation du projet ! Il présente sa maquette au commanditaire qui l’accepte sans coup férir. L’œuvre « se compose essentiellement d’un rocher sur lequel se tiennent trois personnages allégoriques. Le sculpteur a voulu célébrer en même temps que les victimes de la mer, ses héros. La Gloire et la Douleur se joignent donc à la France pour rendre hommage aux gens de la mer. »[2] En décembre 1913, elle est exposée dans l’atelier-musée de François Carli (1872-1957), mouleur et frère du statuaire, puis, en mars 1914, dans les vitrines de La Belle Jardinière, un magasin de la rue Saint-Ferréol, pour susciter l’enthousiasme des futurs souscripteurs.

Auguste Carli, Monument aux Héros, aux Morts en mer, 1913, maquette plâtre

Mais voilà que ce groupe de femmes placides déclenche la fureur des différentes corporations maritimes qui n’ont pas été consultées lors de l’agrément du modèle en plâtre. Le parti pris artistique de l’artiste, imposé d’office par ses amis, est fortement contesté. Les marins ne veulent pas d’une quelconque image de marbre ou de bronze qui n’aurait de sens que par la dédicace qu’elle arborerait. Effectivement, d’aucuns pensent que « la sculpture tumulaire de M. Carli ne répond nullement à son objet. À voir la nonchalante sérénité de ces figures esquissant des gestes peu compromettants, à considérer ces visages où se reflète l’unique souci de ne pas déranger les plis classiques des draperies, on ne se douterait guère que ces dames distinguées sont là pour glorifier les vaincus de la tempête ! Aussi bien, elles pourraient personnifier, avec un égal bonheur, les trois vertus théologales, ou les trois couleurs du drapeau national, et, au besoin, concréter pieusement la triple devise qui décore nos murs officiels. Il n’y aurait aucun inconvénient, semble-t-il, à les utiliser pour la sépulture d’un prélat austère, d’un patriote persévérant ou d’un démocrate orthodoxe, au choix. […] On cherche indistinctement le nom de la famille cossue qui a pu s’offrir le luxe d’orner son caveau d’un si fastueux navet. »[3] Dès lors, une violente campagne de presse pro (Le Petit Marseillais) et anti-Carli (Les Tablettes maritimes, Le Provençal, Le Cri de Marseille) s’organise.
[à suivre]

[1] Rougier (Elzéard), « Le Salon des Artistes Marseillais », Le Petit Marseillais, 6 avril 1913.
[2] M., « Le monument aux héros et victimes de la mer », Le Petit Marseillais, 4 avril 1914.
[3] Archives Départementales des Bouches-du-Rhône 4T38, monuments commémoratifs, sous-dossier Monument aux héros et victimes de la mer : Anonyme, « Autour d’un monument », Les Tablettes maritimes, article découpé sans la date.