vendredi 30 mai 2008

Le mécénat de Jules Cantini

Voici une notice de l’exposition photographique Marseille, ville sculptée qui eut lieu à la Préfecture des Bouches-du-Rhône pour les Journées du Patrimoine en septembre 2002 :

Le richissime marbrier Jules Cantini (1826-1916) établit sa fortune dans l’exploitation de carrières de pierres et marbres blancs ou polychromes tout autour du bassin méditerranéen. Parallèlement à ses activités commerciales, il est l’un des premiers notables à subventionner l’École des Beaux-Arts en créant un prix double (en architecture et en sculpture). Son but était de former des ouvriers compétents. Ici, derrière le mécène, l’industriel se profile nettement. Cependant, le négociant aspire également à « l’Art ». Par ce biais, il souhaite élever l’âme de ses concitoyens. Ainsi, en 1908, il propose l’édification à ses frais d’une fontaine monumentale (Fontaine Cantini) riche en références artistiques. En 1912, il entreprend la restauration de la Fontaine Puget (1801) du sculpteur Étienne Dantoine (1737-1809), alors asséchée et fortement délabrée : il offre à la municipalité un nouveau monument formé d’un socle et d’une colonne cannelée accueillant le buste en hermès de l’illustre artiste marseillais Pierre Puget.

Étienne Dantoine et ateliers Cantini, Colonne Puget, marbre, 1801-1912
Intersection des rues de Rome et de la Palud, 1er arrondissement

Dans la même optique pédagogique, il fait don de la statue colossale en marbre blanc d’après le David (1501-1504) de Michel-Ange (1475-1564), taillée dans ses ateliers à Carrare, à la Ville qui l’accepte par délibération du 19 septembre 1913. La sculpture est destinée au Musée Longchamp ; quant au modèle en plâtre, il est déposé à l’École des Beaux-Arts (maintenant Conservatoire de musique). Dans les deux cas, le chef-d’œuvre de la Renaissance italienne devait stimuler l’admiration, l’émulation et même les vocations.

Ateliers Cantini, David d’après Michel Ange
Statue colossale en marbre blanc de Carrare, 1913
Rond-point de la Plage, 8e arrondissement

Depuis le 17 novembre 1951, le héros biblique, représenté juste avant son combat contre Goliath, orne le rond-point de la Plage à l’extrémité du Second Prado. Il est aujourd’hui l’une des statues plus connues des Marseillais et la populaire avec Notre-Dame de la Garde.

lundi 26 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 4

La Muse de la Source, chapitre 4 (fin) :

Si la divinité est à l’origine de toute une production d’art décoratif (Surtout de table, plâtre, Salon de 1907, n°4676 bis), elle conclut par ailleurs une décennie polychrome. En effet, dans les années 1890-1900, le statuaire marseillais travaille sur la couleur en sculpture, qu’elle soit obtenue par la peinture ou par le mélange des matériaux. Ces expériences sur de petits sujets sont souvent montrées au Salon : Séléné (statuette en marbre peint, 1895, n°3185), Portraits (bas-relief en marbre peint, 1896, n°3534), Venise (buste en marbre et bronze, 1898, n°3518). L’exemple le plus réussi dans le genre reste certainement Ravenne10, buste pendant de Venise conservé au musée des beaux-arts d’Arras. Cette œuvre allie avec bonheur le bronze – Siot-Decauville étant le fondeur – au marbre blanc auxquels s’ajoutent des pierres bleues pour les yeux et de la peinture pour la chevelure. Enfin, en 1900, l’artiste reporte la polychromie sur la sculpture monumentale : Amphitrite, déesse de la mer (groupe en marbre et bronze formant fontaine, Salon de 1900, n°2006) et bien évidemment la Muse de la Source.
Dès 1898, Jean Hugues songe à cette version colorée puisqu’il demande l’autorisation de l’État pour effectuer un moulage du plâtre original en vue d’en tirer un bronze11. En fait, seuls le personnage, les bas-reliefs et les glaïeuls sont en métal ; le sarcophage est en marbres jaune et rouge tandis que la terrasse et les rochers sont en marbre gris-vert. Sans doute en cours d’exécution, la statue ne participe ni à l’Exposition universelle de 1900 – on y retrouve cependant la version en marbre blanc de 1894 (n°334) – ni au Salon. Ce n’est que le 5 mai 1909 que l’État l’acquiert directement de l’artiste pour 7 000 francs. Après un bref passage au musée du Luxembourg, elle décore – on l’a vu – le salon Berthelot au palais du Sénat jusqu’en 1984, date à laquelle elle est attribuée au musée d’Orsay.

Jean Hugues, La Muse de la Source, statue en marbres et bronze, 1911
Ancienne collection Vermorel

Alors que la statue semblait être l’aboutissement de différentes recherches esthétiques, son affectation au Sénat relance inopinément l’intérêt du sculpteur, lui permettant enfin de concrétiser ses réflexions sur l’environnement de sa figure. Voici en quelles circonstances… Malgré son sobriquet, ou à cause de lui, Madame Steinheil obsèdent les sénateurs. Certains lui caressent le sein gauche – il porterait bonheur ! – avant chaque séance ; d’autres rêvent de la posséder. C’est notamment le cas de Victor Vermorel, constructeur automobile et sénateur du Rhône12. De part ses activités industrielles, il fréquente la famille Decauville, co-fondatrice de la fonderie Siot-Decauville qui a réalisé les éléments en bronze de l’œuvre. Par son intermédiaire, il commande une copie polychrome de la Muse de la Source au statuaire. Celui-ci, pour ce faire, remploie certainement le surmoulage effectué en 1898. Il ajoute en outre quelques variantes comme une restauration en trompe-l’œil de la cuve du sarcophage sur lequel il signe. En 1911, cette nouvelle version est installée aux Roches, la propriété des Vermorel à Villefranche-sur-Saône. Il paraît évident, dans un premier temps, que la sculpture sert réellement de fontaine en extérieur, peut-être dans un nymphée : un orifice percé dans le marbre permet effectivement au mascaron grotesque de cracher de l’eau. Toutefois, cette fonction est certainement éphémère car, le bassin étant factice, l’écoulement menace le bronze de corrosion et couvre le marbre de mousses13. De fait, la statue est rapatriée à l’intérieur de la maison familiale, sous le grand escalier où la pénombre ne la met pas en valeur ; elle y demeure jusqu’à sa récente apparition sur le marché de l’art14.
Jean Hugues a-t-il assisté à cette déconvenue ? Quoi qu’il en soit, il a renoué avec son sujet favori. Aussi, en 1914, en présente-t-il une réduction en marbre à l’exposition de l’Association des artistes marseillais (n°397). Mais, c’est pendant la Première Guerre mondiale qu’il parachève son œuvre, et ce en famille. Effectivement, à la fin du conflit, il marie sa fille Mariette à Émile Chauffard15, propriétaire d’un vaste domaine à Saint-Étienne-du-Grès dans les Alpilles : le Grand Fontanille. Il s’agit-là d’un mas provençal et d’un ensemble de jardins avec bassins, canal, fontaines, nymphée, allées, pergolas… datant du XVIIe siècle16. Aux yeux de l’artiste, le cadre s’avère idéal pour y implanter sa Muse de la Source. Diverses allusions réapparaissent alors dans ses carnets : un dessin aux crayons de couleur propose notamment un personnage féminin assis sur un banc dans l’attitude de la déesse, sous une treille, près d’un bassin (RF 51945 - f°60 recto). Il sculpte donc une ultime version, en marbre blanc, qui est installée dans une alcôve de verdure en bordure d’une pièce d’eau du Grand Fontanille17. Sans doute a-t-il appris de ses précédents déboires ; en tous les cas, la statue ne fait plus office de fontaine et se contente d’être un agréable point de vue.
Ainsi se terminent quelques quarante années de réflexions sur le motif de la Muse de la Source. Avec cette œuvre-phare, Jean Hugues s’inscrit à plus d’un titre dans son temps, ses préoccupations flirtant avec l’Art nouveau : introduction de l’élément végétal (factice ou réel), goût du bibelot d’art raffiné, préciosité des matériaux... Pour conclure, il convient encore de noter que sa figure trouve un épilogue marseillais dans une autre œuvre : la Fontaine des Danaïdes. Conçue en effet au tournant du XXe siècle pour ses premières ébauches, celle-ci hérite du mascaron cracheur d’eau de son aînée. Par ailleurs, elle affiche franchement sur sa vasque des inflexions formelles Art nouveau jusque-là très timides.

10 L’œuvre porte à l’origine le nom de Byzance et apparaît pour la première fois à l’exposition internationale des beaux-arts de Monaco de 1898 (n°662).
11 A.N. F/21/2174 : dossier Hugues, sous-dossier Muse de la Source (plâtre). L’autorisation est accordée le 3 août 1898 ; le 15 février 1899, le sculpteur restitue en bon état le modèle qu’il avait emprunté.
12 Victor Vermorel (1848-1927), constructeur de machines agricoles, entame des études sur les automobiles en 1902 et commence à en produire en 1908. Parallèlement, il se lance en politique : il est élu au Sénat le 3 janvier 1909 et le reste jusqu’à la fin de son mandat, le 20 janvier 1920.
13 L’œuvre a été restaurée à Paris au printemps 2006 : les marbres étaient gorgés de micro-organismes végétaux, reliquats desdites mousses.
14 L’œuvre est acquise par deux antiquaires parisiens en 2005. Restaurée et revendue, elle reparaît sur le marché londonien le 28 septembre 2006 (Christie’s, n°100) où elle est proposée à un prix astronomique (estimation entre 230 000 et 370 000 €) ; elle ne trouve pas preneur.
15 Émile Chauffard (1879-1970) épouse Mariette Hugues (1893- circa 1982/1985) en 1918.
16 Le Grand Fontanille reste un domaine privé. Il a toutefois fait l’objet d’un pré-inventaire à l’Inventaire général du patrimoine culturel en 1988 et dépend du plan d’occupation des sols de la ville de Saint-Étienne-du-Grès.
17 L’agencement est connu par un jeu de cartes postales datant de l’entre-deux-guerres ; aujourd’hui, la sculpture n’est plus en place.

dimanche 25 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 3

La Muse de la Source, chapitre 3 :

Jean Hugues, La Muse de la Source, marbre, 1894
Photographie du Salon de 1894

Par voie de conséquence, la statue exposée au Salon est incomplète. Néanmoins, elle séduit le public et convainc la commission des acquisitions de l’État. Ce dernier l’acquiert le 21 juillet 1893, moyennant la somme de 2 000 francs, puis la dépose au musée des beaux-arts de Marseille en 1902. Profitant de ce succès, Jean Hugues s’adresse dès l’été 1893 à la fonderie Siot-Decauville afin de réaliser des réductions en bronze et en bronze doré8. D’après les catalogues du bronzier, les statuettes se vendaient respectivement 800 et 1 200 francs, un revenu très conséquent pour le sculpteur. En outre, sans en avoir reçu la commande, il entame la traduction en marbre de la belle déesse, laquelle est exhibée au Salon de 1894 (n°3212). Une fois encore, il espère un achat de l’État. Son espoir n’est pas déçu : l’œuvre est achetée le 10 juillet 1894 pour 5 000 francs. Malgré tout, il perd de l’argent dans cette transaction : « Je me permets toutefois […], écrit-il au directeur des Beaux-Arts, de vous faire remarquer que cette œuvre qui comporte une figure, de grands accessoires et quatre figurines en bas-reliefs, le tout en marbre de première qualité et fourni par moi me coûte d’argent déboursé 6 000 francs. Je vous laisse le soin de juger la perte d’argent et de travail que m’impose le prix auquel vous avez fixé mon œuvre »9. Seul le prestige d’une acquisition publique le fait céder… et peut-être aussi le profit assuré des éditions en bronze.

Jean Hugues, La Muse de la Source, médaille en cire, vers 1894
Collection personnelle


Jean Hugues, La Muse de la Source, plaquette en bronze doré, vers 1894
Collection personnelle

Dans le même temps, il joue les médailleurs : il grave la Muse de la Source dans la cire et en tire une plaquette en bronze doré. Cette plaquette figure vraisemblablement parmi les médailles en bronze et en marbre qu’il expose au Salon de 1895 (n°3609). Par ailleurs, il applique son sujet fétiche sur une petite gourde, également en bronze doré. Cette première incursion dans les arts décoratifs paraît trop aboutie pour ne pas avoir été longuement mûrie. Un petit croquis semble le confirmer (RF 51939 - f°14 recto) : la déesse y est circonscrite dans un médaillon pourvu d’excroissances circulaires qui rappellent fortement la panse et les anses de la gourde. Si le dessin n’est pas daté à l’instar de l’ensemble des esquisses contenues dans les différents calepins, du moins la position du personnage évoque-t-elle indubitablement les recherches menées autour de 1881. Un élément varie néanmoins : le mascaron crachant l’eau de la fontaine connaît un développement plus important qu’à l’accoutumée. Théoriquement dans l’axe du col du récipient, il est alors en adéquation avec sa fonction. La gourde s’est libérée de cette pensée initiale. Cependant, tout comme les premiers dessins relatifs à la Muse de la Source, elle accompagne le motif principal d’un décor végétal, en l’occurrence des branches de mimosa.


Jean Hugues, Gourde avec la Muse de la Source, bronze doré, 1894
Collection personnelle

Or, ce détail ornemental permet d’établir un lien direct avec une production contemporaine d’étains. En effet, Jean Hugues expose dans la section « objet d’art » du Salon de 1894 deux bibelots en étain : un porte-fleurs intitulé Nymphe (n°3793) – aujourd’hui conservé au musée d’art et d’histoire de Belfort – et un plat titré Dans les mimosas (n°3792). Apparemment, le sculpteur tient beaucoup à ce dernier objet puisqu’il le présente à nouveau lors de l’exposition internationale des beaux-arts de Monaco (n°523). À n’en pas douter, comme la petite gourde en bronze doré, le plat s’orne de la naïade assise sur son sarcophage à l’ombre des mimosas. Peut-être même s’agit-il de l’assiette en étain, estampillée du fameux personnage, qui se trouve désormais chez une cousine de Jean-Baptiste Hugues, petit-fils homonyme du sculpteur. À mois qu’il n’y ait eu tout un service…

8 La succession de Jean-Baptiste Hugues proposait une réduction en bronze de la Muse de la Source (n°43), fondue par Gruet. Il semble donc qu’un second fondeur ait édité l’œuvre, sans doute tardivement (entre 1910 et 1930 ?).
9 A.N. F/21/2174 : dossier Hugues, sous-dossier Muse de la Source (marbre), lettre de Hugues au directeur des Beaux-Arts du 24 juin 1894. L’œuvre se trouve aujourd’hui au jardin botanique de Chartres.

samedi 24 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 2

La Muse de la Source, chapitre 2 :

Jean Hugues, Modèle posant dans l’attitude de la Muse de la Source, dessin
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

Le modèle de la divinité – un croquis montre une jeune femme posant sur un banc dans l’atelier (RF 51939 - f°29 verso) – serait Marguerite Steinheil, la fameuse connaissance du président Félix Faure. Du moins le murmurera-t-on plus tard après que le procès de cette dernière pour le double meurtre de sa mère et de son mari défraie la chronique en novembre 1909. Effectivement, la rumeur bénéficie d’une double actualité : parallèlement à cette affaire judiciaire, l’État acquiert la statue polychrome et la dépose au palais du Sénat le 4 janvier 1910. Quelques facétieux sénateurs, notant une légère ressemblance avec la sulfureuse veuve, prennent alors l’habitude de surnommer l’effigie de bronze Madame Steinheil. Ainsi le bruit se répand-il… Mais peu importe la personnalité du modèle5 ! Ici prime le motif « d’une incontestable originalité et du plus gracieux caractère »6 toujours selon les dires de Louis Brès.


Jean Hugues, Études pour la pose de la Muse de la Source, dessins
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

La recherche de la pose fait l’objet de toute une série d’études au crayon et à l’encre dans les carnets à dessins de Jean Hugues. Par exemple, sur un même feuillet, deux ébauches réfléchissent sur l’orientation à donner à la muse (RF 51942 - f°18 recto). La première, griffonnée rapidement, montre cette hésitation au travers d’un personnage bicéphale ; la seconde, plus élaborée, tranche et se tourne vers la droite. Une petite esquisse en terre cuite conservée au musée d’Orsay7, modelée avec vivacité comme le révèlent les boulettes d’argile à peine lissées, entérine cette décision. Elle est datée de 1881, c’est dire la lente maturation qui conduit au plâtre de 1893.



Jean Hugues, La Muse de la Source, esquisse en terre cuite, 1881
Musée d’Orsay, Paris

En douze années, la muse change de sens et regarde désormais vers la gauche. Cependant, l’une des constantes, à savoir cet aspect bucolique de « poète virgilien » traduit en sculpture par les rochers et les glaïeuls, demeure. Il semble pourtant que l’intention de l’artiste ait été plus complexe. En effet, dès l’abord, Jean Hugues accompagne son personnage d’un décor de sous-bois. Par la suite, cette pensée évolue vers l’idée de la grotte ou du nymphée. Plusieurs dessins y font allusion. Dans un premier cas, la grotte apparaît tel un écrin : l’arc de la cavité rocheuse est domestiqué par des volutes et une marche permet l’accès à l’œuvre. Ailleurs, dans une page réunissant deux études (RF 51943 - f°11 recto), l’accent est mis sur la profondeur et le volume : un réseau dense de lignes, digne d’un graveur en taille douce, module les ombres et la lumière. Dans un accès d’amour, le statuaire donne vie à sa divinité. Celle-ci, pudique, s’enfonce dans les profondeurs de la caverne.


Jean Hugues, Études pour l’environnement de la Muse de la Source, dessin
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

5 Bien que l’allégation soit fort improbable, Marguerite Steinheil (1869-1954) aurait matériellement pu poser pour la statue du Salon de 1893. Cependant, Jean Hugues songe à sa figure depuis 1881 ; or Marguerite Steinheil n’a alors que 12 ans !
6 Louis Brès, op. cit.
7 L’esquisse a été donnée au musée du Louvre par le peintre Paul Hugues (1891-1972), fils du sculpteur, en 1945.

vendredi 23 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 1

Le 25 juin prochain, le musée d’Orsay organise une soirée privée pour le départ à la retraite d’Anne Pingeot – conservateur en chef des sculptures et mère de Mazarine. À cette occasion, ses collègues lui remettront un ouvrage collectif intitulé La sculpture au XIXe siècle. Mélanges pour Anne Pingeot pour lequel 75 spécialistes de la sculpture ont été sollicités, dont moi. J’ai alors fait l’étude d’une statue conservée à Orsay, mais dont le musée des Beaux-Arts de Marseille possède le plâtre original.
Par conséquent, pour une fois, je ne parlerai pas d’un décor urbain mais d’une œuvre de musée. Chapitre 1 :

Genèse d’une œuvre : la Muse de la Source de Jean Hugues
Le musée d’Orsay conserve dans ses collections l’une des rares statues en marbres et bronze du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues, dit Jean Hugues (1849-1930) : la Muse de la Source. Cette séduisante figure, fruit d’une longue gestation, marque fortement la carrière de l’artiste. Elle témoigne ainsi de ses réflexions sur la polychromie en sculpture, mais également de ses recherches sur le cadre environnemental d’une œuvre et sur les arts décoratifs. À ce sujet, le don de dix-neuf carnets à dessins du statuaire en l’an 20001 et deux ventes aux enchères récentes2 apportent des éclairages nouveaux sur la genèse de cette sculpture.

Jean Hugues, La Muse de la Source, marbres polychromes et bronze, 1900
Musée d’Orsay, Paris

Lorsqu’il présente, en 1893, le plâtre de la Muse de la Source au Salon de la Société des artistes français (n°2989), Jean Hugues est un statuaire bien établi : il a obtenu le Grand Prix de Rome en 1875, glané plusieurs médailles au Salon (1878, 1881, 1882) et à la dernière Exposition universelle, été nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur (1889)3. Critiques et littérateurs divers commentent régulièrement ses productions ; cette année-là ne fait pas exception. Sans doute est-ce Louis Brès qui décrit le mieux l’œuvre : « Imaginez un sarcophage antique, parmi les rochers et les feuilles de glaïeuls, servant de conque à quelque filet d’eau. Comme un oiseau vient s’y poser, une jeune fille, nue ainsi qu’il sied aux nymphes, s’est assise sur le rebord de la vasque. Sa pose délicieuse d’abandon fait valoir la juvénilité et la grâce de ses formes, la pureté de son profil. Il y a une trouvaille de poète virgilien menée à bien par une main d’artiste »4.

1 Arrêté n°13 bis du ministre de la Culture et de la Communication du 18 avril 2000 : pour le musée d’Orsay, 19 carnets à dessins par Jean Hugues (1849-1930) offert par M. Jean-Baptiste Hugues [petit-fils du sculpteur, 1931-2007] par l’intermédiaire de la Société des Amis d’Orsay (RF 51939 à RF 51957). Cinq carnets documentent la Muse de la Source : RF 51939, RF 51942, RF 51943, RF 51945 et RF 51956 (l’attribution des côtes ne correspond pas à une chronologie).
2 Ventes aux enchères de mobilier du XIXe siècle, sculptures, objets d’art, céramiques et tapis, Christie’s, Londres, 28 septembre 2006 ; Succession de Jean-Baptiste Hugues, étude Thierry de Maigret, Paris, hôtel Drouot, 31 octobre 2007.
3 Laurent Noet, Jean-Baptiste Hugues, un sculpteur sous la IIIe République. Catalogue raisonné, Paris, éditions Thélès, 2002.
4 Louis Brès, « Chronique parisienne. Le Midi au Salon », dans Le Sémaphore de Marseille, 10 juin 1893.

mardi 20 mai 2008

La Science et l'Industrie (André Allar sculpteur)

Nouvelle notice issue de ma thèse.

André Allar, Le Commerce et la Navigation ou La Science et l’Industrie
dessus-de-porte en pierre, 1890
148 rue Paradis, Marseille, 6e arrondissement

L’École supérieure de commerce, créée en 1872, trop à l’étroit dans ses anciens locaux, doit déménager. Louis Prat, vice-président de la Chambre de commerce, commande alors aux frères Allar l’érection d’un nouveau bâtiment. L’immeuble est édifié en 1890 et le transfert s’effectue le 1er octobre 1891. Les noms des grands intendants de l’Ancien Régime ainsi que ceux des célèbres explorateurs français inscrits sur la façade sont logiques dans la décoration d’une école de commerce et de navigation. Toutefois, le discours du dessus-de-porte évoque davantage la Science (sphère armillaire, compas) et l’Industrie (roue crantée), malgré la présence d’un caducée dans l’écusson central.

vendredi 16 mai 2008

Monument à Louis Salvator (Constant Roux sculpteur)

J’ai décidé de vous présenter la sculpture marseillaise à travers des notices issues de ma thèse de doctorat et des œuvres de ma collection personnelle :

Constant Roux, Les Convalescents ou Monument à Louis Salvator
Photographie du Salon de 1907 – collection personnelle

Le 23 novembre 1904, la commission administrative des Hospices civils de Marseille adopte le programme d’un concours pour l’édification d’un monument à la mémoire de Louis Salvator (1837-1898), bienfaiteur desdits Hospices. Une somme de 10 000 francs est allouée à ce projet. À l’issue de la compétition, l’exécution du monument échoit au sculpteur Constant Roux et à l’architecte Charles Imbert. Un contrat de gré à gré est passé entre les différents partis le 7 avril 1906 ; sont stipulés les dimensions (4,25 m de hauteur) et les matériaux (le buste en marbre ; le reste en pierre de Lens). Achevé au début de 1907, le monument figure cette année-là au Salon des artistes français (n°3337). Par la suite, il est mis en place dans l’ancienne propriété du défunt, à Sainte-Marguerite (Marseille, 9e arrondissement), et inauguré le 29 mars 1908 lors de la pose de la première pierre de l’hôpital Salvator.

vendredi 9 mai 2008

Amphitrite reine de la mer (Antoine Sartorio ou Élie-Jean Vézien sculpteur)

Voici une notice de l’exposition Figures en façades (préfecture des Bouches-du-Rhône, journées du patrimoine 2005) :

Élie-Jean Vézien ou Antoine Sartorio, Amphitrite reine de la mer, bas-relief en pierre, 1954
Immeuble avec escalier traversant, 48-50 rue du Lacydon, 2e arrondissement

Ce bâtiment de Gaston Castel (1886-1971) reprend un plan déjà éprouvé : un U avec escalier traversant. Le passage piéton, moins triomphal que son homologue rue de la Loge, relie la rue du Lacydon à la rue Caisserie. De nouveau, le décor déserte l’arc pour se reporter ailleurs. Toutefois, ici, les dessus-de-porte des entrées latérales ne présentent que des motifs ornementaux : les Fruits de la Terre et de la Mer. En fait, le sujet principal couronne, cette fois, l’axe central. L’iconographie représente Amphitrite, reine de la mer : sous les traits d’une sirène, la déesse ondoie sur les flots, les bras écartés comme pour embrasser son immense royaume ; derrière elle, cinq mouettes suivent son sillage. Ce bas-relief paraît des plus opportuns sur un immeuble regardant vers le Vieux-Port. Un décor complémentaire orne les entrées postérieures, aux 13 et 15 rue Caisserie. Il symbolise l’Âge d’or : là, un couple sous des arbres fruitiers ; ici une mère et son enfant sous une frondaison.
Cet ensemble sculpté est traditionnellement attribué à Antoine Sartorio (1885-1988), collaborateur de Castel à de nombreuses reprises dans la Marseille de l’entre-deux-guerres : Opéra, Monument aux héros de l’armée d’Orient, annexe du Palais de Justice, prison des Baumettes… Pourtant plusieurs documents conservés à l’Académie de Marseille semblent infirmer cette allégation et désignent Élie-Jean Vézien (1890-1982) comme étant l’auteur de l’œuvre, ce qu’appuie d’ailleurs une comparaison stylistique avec Poséidon et surtout Déméter (cf. notice du 18 mars 2008). En effet, bien que d’un aspect plus mouvementé, Amphitrite montre des similitudes de dessin (musculature, traits du visage) ; quant aux mouettes, elles sont de même facture sur les deux immeubles.

mercredi 7 mai 2008

Antoine Bontoux

Nouvelle notice de sculpteur issue du Dictionnaire des peintres et sculpteurs de Provence Alpes Côte d'Azur :

Antoine Bontoux, La Vierge aux fleurs, statuette en pierre, 1855
Marché des Capucins, 1er arrondissement

Bontoux Antoine (Marseille, 17 janvier 1805 – Marseille, 8 juillet 1892), sculpteur
Élève de Louis-Mathurin Clérian – son futur beau-père – à l’École de Dessin d’Aix-en-Provence, c’est en autodidacte qu’il s’oriente vers la sculpture. Il enseigne le dessin en lycée lorsque Émile Loubon lui propose de créer une classe de sculpture à l’École des Beaux-Arts de Marseille en 1846. De 1846 à 1881, date à laquelle il fait valoir ses droits à la retraite, il forme un grand nombre d’ornemanistes ainsi que de lauréats du prix de Rome comme Allar, Hugues, Turcan et Lombard. Il n’expose qu’à deux reprises au Salon parisien, en 1867 et 1878, mais fréquente plus assidûment les expositions marseillaises de 1852 à 1891 : Innocence (plâtre, 1852), Enfant à la toupie (plâtre, 1854 ; marbre, 1861 et 1862 – musée des Beaux-Arts de Marseille), La Vierge aux fleurs (modèle plâtre pour une statue d’angle sise au marché des Capucins, 1855), La Fidélité et La Force (modèle terre cuite des lions marquant l’entrée du château Falguière à Bonneveine – aujourd’hui résidence La Roseraie, 1859)… Il produit en outre une multitude de portraits : M. G… (buste terre cuite, 1861), Sa Majesté la reine d’Espagne (buste plâtre d’après photo pour la Compagnie des Forges et Chantiers de Méditerranée, 1864), Mme F… et sa fille (médaillon plâtre, 1865), Le Général G. de P… (buste bronze, 1866), M. L. Rabattu (buste marbre, 1866)… S’il séduit la bourgeoisie et la noblesse, il n’a pas la confiance de l’État ou de la Ville malgré son statut de professeur. Il ne participe guère qu’au décor de l’École des Beaux-Arts – Bibliothèque avec deux bustes en marbre pour la façade (Saint Louis et Louis XIV) et de médaillons en plâtre pour l’escalier d’honneur (1867-1870).

Antoine Bontoux, Saint Louis et Louis XIV, bustes en marbre, 1870
Ancienne École des Beaux-Arts, place Carli – 1er arrondissement

samedi 3 mai 2008

Stanislas Clastrier

Nouvelle notice issue du Dictionnaire des peintres et sculpteurs de Provence Alpes Côte d’Azur :

Stanislas Clastrier, Monument à Victor Gélu, haut-relief en bronze, 1891 – gravure

Clastrier Stanislas, parfois dit Stanil (Montagnac, Hérault, 5 mai 1857 – Marseille, 13 août 1925), sculpteur.
Il fait son apprentissage artistique à Marseille puis à l’École nationale des Beaux-Arts de Paris où il est, de 1875 à 1881, l’élève de François Jouffroy et d’André Allar. Il exposera régulièrement au Salon de 1878 à 1889. Établi à Marseille en 1883, il se spécialise dans le portrait : Camille Pelletan (1881), Hippolyte Pépin (Chambre de commerce de Saint-Étienne, 1893), Érasme Guichet (Châteauneuf-les-Martigues, 1910), Augustin Fabre (Archives communales de Marseille, 1917). À Marseille, il est l’auteur, entre autres, du pittoresque haut-relief du Monument à Victor Gélu (1891, détruit), des médaillons de la poste Colbert (1891), du fronton de l’asile d’aliénés (1895), des clés des arcs de la caserne des marins-pompiers (1912). Après la première Guerre mondiale, il élève de nombreux monuments aux morts dans les Bouches-du-Rhône : Saint-André et Saint-Antoine à Marseille, Les Pennes Mirabeau, Peypin, Rognac, Roquevaire, Saint-Zacharie, Vitrolles... Par ailleurs, il collabore avec André Allar en tant que praticien de la Fontaine Estrangin (1890). Professeur de l’École des Beaux-Arts de Marseille de 1904 à 1925, il réalise à ce titre divers travaux pour la Ville : restauration des sculptures de la façade de l’Hôtel de ville et fac-similé du médaillon des armes de la ville de Pierre Puget (1913), transfert vers 1918-1922 du plafond stuqué de l’ancienne bibliothèque du couvent des prêcheurs (1674-1675) au Palais de l’art provençal du parc Chanot. Il s’adonne enfin à l’archéologie, notamment sur plusieurs sites préhistoriques des Pennes Mirabeau, et publie le résultat de ses fouilles.


Stanislas Clastrier, Génies découvrant la Science, fronton en pierre, 1895
Ancien asile d’aliénés (bâtiment historique de l’hôpital de la Timone), 5e arrondissement

jeudi 1 mai 2008

Ferdinand Faivre

Nouvelle notice du Dictionnaire des peintres et sculpteurs de Provence Alpes Côte d’Azur :


Ferdinand Faivre, L’Enfance de Bacchus, groupe en bronze, 1899
Fondu pendant l’Occupation


Ferdinand Faivre, Fontaine lavabo, étain, 1896
Musée des Beaux-Arts, Troyes

Faivre Marie Antoine Ferdinand (Marseille, 8 octobre 1860 - ?, 19 août 1937), sculpteur
Élève de Cavelier, Barrias et André Allar, il participe très assidûment au Salon des Artistes Français de 1882 à 1924 où il obtient quelques succès : mention honorable en 1889 (L’Enfance de Bacchus, groupe plâtre), médaille de 3e classe et bourse de voyage en 1892 (Derniers jeux, statue plâtre), médaille de 2e classe en 1899 (La Délivrance, groupe plâtre, et L’Enfance de Bacchus, groupe bronze). Il est également récompensé lors des Expositions Universelles de Lyon (1894, médaille d’argent) et Paris (1900, médaille de bronze) ; en outre, il est fait officier de l’Instruction Publique. À côté d’une production de bustes et de décors monumentaux (les groupes décoratifs de la Banque de Zurich, La Haute et Basse Égypte du musée des Antiquités du Caire, le fronton du Royal Automobile Club de Londres ; à Paris, le fronton du Crédit Foncier de France, les bas-reliefs de l’hôtel Lucien Guitry et L’Abondance de l’Hôtel Ritz…), il s’adonne à l’art décoratif (fontaine lavabo en étain, 1896, musée des Beaux-Arts de Troyes). Ses statuettes ainsi que ses jardinières, ses coupes et ses vide-poches sont alors édités par la Manufacture de Sèvres, le céramiste Émile Muller, les bronziers Thiébaut, Barbedienne et Siot. Enfin, il intervient comme restaurateur au château de Versailles. Peu présent à Marseille, il est toutefois l’auteur d’une Vierge à l’Enfant sise à l’angle des rues Fontange et Blanqui.

Ferdinand Faivre, Vierge à l’Enfant, statue en pierre, 1892
Angle des rues Fontange et Blanqui (immeuble Brive), 6e arrondissement