dimanche 24 juin 2012

Jeanne d'Arc sculptée à Marseille 3

Ces deux exemples ne connaissent cependant aucune postérité. À Marseille, Jeanne d’Arc retombe dans l’oubli jusqu’au 18 avril 1909, date de sa béatification. Aimée du peuple, c’est alors dans les paroisses populaires et ouvrières que le culte de la jeune bienheureuse se développe. L’église de Saint-André, sise dans un quartier industriel qui concentre plusieurs tuileries, se dote ainsi d’une statue de l’héroïne, vers 1910-1914. Pour ce faire, elle s’adresse à la maison Marcel Marron, éditeur de sculptures religieuses à Orléans, qui commercialise, entre autres, une belle figure en plâtre de Jeanne d’Arc, en armure et en prière ; le modèle, œuvre du prix de Rome Charles Desvergnes (1860-1929), est proposé à la vente dès 1909 par catalogues et publicités dans tout l’hexagone (7).

Charles Dévergnes, Jeanne d’Arc, statue plâtre, vers 1909
Exemplaire similaire à celui de l’église Saint-André
2, boulevard Jean Salducci - 16e arrondissement

Cet achat sort toutefois de l’ordinaire. En règle générale, le clergé marseillais et ses fidèles se tournent vers un fournisseur local, le sculpteur-mouleur François Carli (1872-1957), pour subvenir à leurs besoins. Ce dernier reprend, au tournant du XXe siècle, l’atelier paternel sis au n°6 de la rue Neuve (aujourd’hui rue Jean Roque). Là, il reproduit de nombreux chefs-d’œuvre de la statuaire qu’il vend sur place : sphinx égyptiens, tanagras, vases étrusques, pleurants des tombeaux des ducs de Bourgogne, statuettes élégantes de Torwaldsen ou de Pradier… Mais, catholique convaincu, il développe surtout une importante production d’art religieux. Secondé par Auguste Carli (1868-1930), son frère aîné et second prix de Rome en 1896, il organise dans ses locaux des expositions de Vierges, mélanges d’originaux et de copies des maîtres du Moyen-Âge ou de la Renaissance. Ces manifestations qui se succèdent au rythme d’une à deux par an entre 1902 et 1914 imposent l’atelier-musée des Carli comme un lieu culturel incontournable du Marseille de la Belle Époque (8). L’exposition de Vierges de mai 1912 met en avant la bergère lorraine récemment béatifiée ; la presse s’en fait l’écho : « Mentionnons toute une collection de Jeanne d’Arc, œuvres très captivantes de Carli, très demandées pour nos églises et nos sanctuaires de famille. » (9)
Ainsi, lorsque les fonderies du Sud-Est, Reynier et Gossin – trois des principales industries du quartier de Menpenti – se réunissent au début de 1914 pour doter l’église Saint-Défendent d’une statue de Jeanne d’Arc, sollicitent-elles la maison Carli. Néanmoins, les commanditaires désirent une œuvre dont les qualités plastiques et esthétiques subliment leur don : c’est donc Auguste Carli qui honore cette commande. Il propose une figure en plâtre polychrome (10), haute d’un mètre soixante, vêtue de son armure, ayant une attitude de recueillement avant la bataille : les tensions internationales augmentent, annonçant la guerre ; l’héroïne semble convoquée pour défendre la patrie.

Auguste Carli, Jeanne d’Arc
statue en plâtre polychrome, 1914
Église Saint-Défendent
240 avenue de Toulon - 10e arrondissement

(7) Archives départementales de l’Aube, 56 J 90 : Maison M. Marron, Orléans, Catalogue de vente de statues religieuses (catalogue incomplet), s.d. Parmi les œuvres proposées se trouve « la bienheureuse Jeanne d’Arc, modèle dit universel (1909), par Charles Desvergnes, Grand Prix de Rome. »
(8) Laurent NOET, « L’atelier-musée des frères Carli et la promotion de la sculpture religieuse à Marseille », in Laurent HOUSSAIS et Marion LAGRANGE, Marché(s) de l’art en province (1870-1914), Presses Universitaires de Bordeaux, Les Cahiers du centre François-Georges Pariset n°8, 2010, p.69-78.
(9) Elzéard ROUGIER, « L’exposition des Vierges chez François Carli », in Le Petit Marseillais, 2 mai 1912, non paginé.
(10) L. S., « Une nouvelle statue de Jeanne d’Arc », in Le Petit Marseillais, 24 mai 1914, non paginée. L’article prétend que l’œuvre est un « bronze revêtu d’une patine vert-de-gris métis. » Toutefois, la sculpture en place paraît bien être celle inaugurée en 1914 et non une copie d’après un bronze disparu à une date incertaine. Le journaliste a-t-il été influencé par la profession des donateurs ?

mardi 5 juin 2012

Jeanne d'Arc sculptée à Marseille 2

Au même moment, le regard des Marseillais évolue légèrement. Le fait que le Vatican déclare Jeanne d’Arc vénérable le 27 janvier 1894 n’y est sans doute pas étranger. Une initiative semble en découler directement. Elle émane du sculpteur Jean-Baptiste Hugues (1849-1930). Il expose dans la section art décoratif du Salon de 1895 une statuette en bronze doré sur un piédestal en marbre rouge de l’héroïne (n°3243). Durant la genèse de sa figurine, l’artiste hésite entre deux représentations : la guerrière, qu’il ne retient finalement pas (5), et la bergère recevant son épée ; dans les deux cas, il auréole son personnage, le parant d’une sainteté qu’il ne possède pas encore. Néanmoins, il s’agit-là d’une œuvre de circonstance, l’inspiration religieuse s’avérant marginale dans l’art de Hugues (6).

 Jean-Baptiste Hugues, Jeanne d’Arc
statuette en terre cuite, 1895
© Musée d’Art et d’Histoire de Belfort

Jean-Baptiste Hugues, Jeanne d’Arc, statuette en bronze doré sur piédouche en marbre rouge, 1895
Photographie anonyme, collection de l’auteur

Concomitamment, dans la cité phocéenne, un certain Pierre Casile se fait construire un bel immeuble de rapport à l’angle de la rue de la Bibliothèque et de la place Saint-Michel. Pareille façade accueille traditionnellement la modeste effigie d’une Vierge ou d’un saint protecteur ; ici, le traitement diffère par sa monumentalité et par le choix du sujet. Couronnant une colonne et un chapiteau ouvragé, une Jeanne d’Arc plus grande que nature se dresse fièrement, épée à la main et bannière au vent. La sculpture, œuvre de l’ornemaniste Adolphe Royan (1869-?) d’après les traces de signature, fait peut-être, elle aussi, écho à la décision papale. Pour autant, l’iconographie répond plus certainement au Monument aux enfants du département morts pour la défense de la Patrie pendant la guerre de 1870-1871, érigé sur la Canebière et inauguré le 26 mars 1894 ; dès lors, l’invocation de la Pucelle d’Orléans relèverait plutôt de l’esprit revanchard et du désir de reconquête de l’Alsace-Lorraine qui enflent partout en France, à la fin du XIXe siècle.

Adolphe Royan, Jeanne d’Arc, statue en pierre, 1895
© photo Xavier de Jauréguiberry

(5) J.-B. Hugues, Jeanne d’Arc, étude en terre cuite, Musée d’Art et d’Histoire de Belfort (n° inv. C46.2.10). La statuette en bronze doré, quant à elle, est aujourd’hui non localisée.
(6) Marseillais et grand prix de Rome en 1875, Hugues ne réalise que quatre sculptures d’inspiration religieuse, y compris Jeanne d’Arc, en soixante ans de carrière. Voir Laurent NOET, Jean-Baptiste Hugues, un sculpteur sous la IIIe République. Catalogue raisonné, Paris, Thélès, 2002.

dimanche 3 juin 2012

Jeanne d’Arc sculptée à Marseille 1

Les 10 et 11 avril dernier, s’est tenu à Montpellier un colloque international intitulé : Regards méridionaux sur Jeanne d’Arc. Je devais y participer mais un décès dans ma famille, survenu la veille, m’a contraint à annuler. Ceci dit, je collabore aux actes du colloques qui paraîtront à la fin de l’année. Voici donc, en avant-première et en plusieurs livraisons, mon texte à paraître :

La ville de Marseille possède ses héros et ses saints favoris dont elle multiplie à loisir les effigies sculptées. Dans le monde profane, les représentations de Pierre Puget (1)dominent ; dans la sphère sacrée, la Vierge Marie (2) remporte la majorité des suffrages. Ceci dit, Jeanne d’Arc, héroïne et sainte, connaît également un fort engouement populaire : une quinzaine de statues, dont l’essentiel se trouve à l’intérieur d’églises (3), lui est consacrée.
Pourtant, à l’origine, cette reconnaissance ne va pas de soi. En effet, avant la toute fin du XIXe siècle, aucun sculpteur marseillais n’aborde l’épopée de la Pucelle d’Orléans. Et, s’il existe bien une exception de taille, il convient de la relativiser : en 1881, le comité des Dames de France présidé par la duchesse de Chevreuse commandite à André Allar (1845-1926) (4) l’exécution d’un monument colossal – Jeanne d’Arc entend ses voix (St Michel, Ste Catherine et Ste Marguerite) – pour orner le porche de la basilique du Bois-Chenu, à proximité de Domrémy. Toutefois, le statuaire doit davantage cette commande à son ami Paul Sédille, architecte du lieu de culte, plutôt qu’à un quelconque intérêt pour la jeune bergère. Allar travaille longuement sur ce groupe : il présente ainsi le plâtre de sa Jeanne d’Arc au Salon de 1884 (n°3243) ; quant à la version en marbre, elle figure en compagnie du modèle destiné à la fonte des trois saints au Salon de 1891 (n°2227). Parallèlement, le fondeur Thiébaut édite la statue en bronze dans trois différents formats, preuve d’une ferveur grandissante au sein de la population française. Le monument est enfin inauguré le 30 mai 1894, en présence de Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié.
André Allar, Jeanne d’Arc entend ses voix (St Michel, Ste Catherine et Ste Marguerite), carte postale
André Allar, Jeanne d’Arc entend ses voix, statuette bronze, 1er format, collection particulière
André Allar, Jeanne d’Arc entend ses voix (St Michel, Ste Catherine et Ste Marguerite), présentation contemporaine à proximité de la basilique

(1) Dans sa ville natale, l’artiste baroque compte un médaillon, deux bustes, trois statues et un monument (statue et allégories) à sa gloire.
(2) La plus célèbre sculpture de la Vierge reste Notre-Dame-de-la-Garde d’Eugène Lequesne. Au demeurant, la popularité du personnage transparaît par son omniprésence sur les façades d’immeubles. Voir Adrien Blès et Régis Bertrand, La statuaire religieuse des maisons de Marseille, Marseille, La Thune, 1998.
(3) Cette étude ne tient compte que des églises communales. Il existe cependant de nombreux lieux de culte catholique ne dépendant pas de la municipalité phocéenne ; d’autres sculptures de Jeanne d’Arc attendent sans doute qu’on les recense. Voir Jean-Robert Cain et Emmanuel Laugier, Trésors des églises de Marseille. Patrimoine cultuel communal, Ville de Marseille, 2010.
(4) Natif de Toulon, Allar se forme à l’école des beaux-arts de Marseille avant d’obtenir le grand prix de Rome en 1869. Le député Jules Charles-Roux le considère comme le chef de file de l’école marseillaise de sculpture. Voir Laurent Noet, Vie et œuvre du sculpteur André Allar (1845-1926). Catalogue raisonné, Paris, Mare & Martin, 2008.